Sénégal | Carnet de voyage : « Dakar a l’odeur d’un soleil au diesel »

Dakar

Les villes traversées en voyage ont l’insolence d’exister en dehors de nous habituellement. D’elles, on ne saisit que des impressions. Promenade éminemment subjective, à Dakar, à Mbour, à Saint Louis, dans ces espaces urbains qui ne nous demandent pas notre avis.

Dakar a l’odeur d’un soleil au diesel. Le parfum âpre de l’essence une fois lové dans les
narines ne disparaît plus. Parfois, le bitume se dérobe brutalement sous le pied au détour
d’une rue, laissant les chaussures bafouiller et patiner dans le sable. Parfois aussi, il y a
l’incongruité d’un feu de camp au milieu de ce bac à sable : un chantier niché entre deux
immeubles aux façades irrégulières, où un riverain brûle ses ordures dans un petit brasier
propre qui sent le feu de cheminée. Deux chevaux broutent à côté.

Dans le ventre de la ville, les silhouettes s’endimanchent. Les corps anonymes se parent du bazin brillant, du wax irisé de fleurs oranges, de disques jaunes, de marbrures bleues, d’éraflures vertes dentelées de rose. Ces papier-peints se déploient dans un lacis de ruelles indifférentes.

On a juché le quartier de Ouakam sur 2 mamelles volcaniques. Elles abritent le brouhaha
balnéaire sous des falaises escarpées. Au loin, un phare toise l’étalage urbain de son œil de
cyclope.

Le long des avenues, dans les magasins, les sachets de cacahuètes salés sont agrafés à même le mur et les sodas s’alignent dans les frigidaires. Les boutiques les plus pittoresques sont sûrement les salons de coiffure, avec leurs enseignes peintes à la main. Des visages y sont dessinés d’un trait naïf et doux, de profil souvent, pour bien en mettre en valeur leurs coiffures. Des tresses et des barbes aux contours bien tondus.

Jusqu’au soir, Dakar tribule. Les ombres de la nuit descendent et la voix du muezzin se lève. C’est comme si quelque chose sortait des arbres.

A Mbour, il y a la gare routière, le cuir fatigué des bus collectifs, la grippe d’une écharde en métal qui griffe le pantalon quand on s’assied. Le rond point est un chahut amical d’apostrophes et de poussière. Les mendiants se disputent pour claquer la portière du taxi. Il y a les crieuses de cacahuètes et de beignets qui suivent en courant les véhicules, fourrant leurs bras par les vitres ouvertes pour agiter les marchandises. Les poches d’eau au goût de chlore font un bruit mat dans les bassines et déclenchant le tintement des pièces au fond des paumes moites.

Il y a les passagers du bus immobiles, le visage lisse, jamais importunés par les crachats du moteur et les arrêts inopinés pour prendre un nouveau retardataire. Leur œil dardé vers un horizon imaginaire qui ne regarde ni le paysage, ni le conducteur. Leur sac de courses bien rangé entre leurs jambes. Il y a les anneaux dorés aux lobes des bébés sages.

Dakar

Des murs à Mbour

A St Louis, le ciel est haut au-dessus du fleuve boueux, qui dessine une belle coulée au Nesquick. Les maisons murmurent des couleurs jaunes et roses comme des pardons. Un film de Jacques Demy à la peinture écaillée, des ruines qui attendent les subventions messianiques de l’UNESCO. Les noms des rues, des ponts, des ronds-points, scandent l’histoire coloniale, ses administrateurs et guerriers. Les plaques commémorent la bonté pécuniaire de la puissance grande sœur qui, sans scrupule, s’immisce jusque sur les billets. “1000 Francs s’il vous plaît.”

Dakar

Loin de l’électricité de l’activité dakaroise, amitiés et oignons compotent tout doucement sur les braises des cuisines, qu’on a déplacées à l’extérieur pour prendre l’air. Le soleil chauffe dur sur les patios et taraude les racines des fromagers, ces arbres qui semblent avoir vécu l’époque des dinosaures. Les lignes de linge bordent chaque maison, laissées statiques et roides par le vent absent. Les pirogues arrimées sur le port hurlent mille couleurs rouillées. Les fumets rances des poissons du matin ruissellent sur les babines des chats errants.

Dakar

Sur les étales, des fruits trônent au milieu d’une pectine de mouches en ébullition. Mais je suis une touriste, et par conséquent, rien ne manque à ce tableau, et l’ovale de cette mangue est parfait.

Il y a la route.

Les gaines de câbles épousent les nœuds et déviations des voies le long desquelles cohabitent quelques poules, une pile de pneus, un canapé à l’abandon. La route prend son temps, nous laissant boire à longs traits l’essence d’une ville inconnue.


Photos : Sandra Onana