Livio et la vie moderne | « Je taille des profils dont je fais partie. »

Personnages

Depuis 5 mois, il fait rire la toile avec ses illustrations caustiques de « la vie moderne ». Avec un sens affûté du réalisme et de la dérision, Livio croque des saynètes inspirées de sa vie de trentenaire. Rencontre rue Mouffetard, où il travaille.

portrait Livio

Dans le petit cinéma où Livio officie tous les jours, seul le passage des spectateurs au rythme soutenu des séances interrompt le stylet sur la tablette à dessin.

« Je ne passe pas une journée sans dessiner. Dès que j’ai un moment, je réfléchis à la prochaine illustration. »

Livio a 32 ans, et vous connaissez déjà son Instagram. « Discudragueur » de boîte de nuit, filles du « cercle culturel parisien », « street artist qui fonde son collectif »…. Tous ces personnages peints d’après nature peuplent son bestiaire, « Livio et la vie moderne », dans lequel il scrute et débusque les aliénations de la faune parisienne. Avec 34 000 abonnés, il a déjà bénéficié de l’onction des médias branchés du net, du HuffPost au Bonbon.

Coiffeuses

Le régime est hyper actif (4 posts par semaine en moyenne !). Le trait est enlevé, expressif. La satire est réjouissante. Elle mime la gouaille cosmopolite de la capitale, retranscrit l’apparence et les codes d’une génération chez qui l’habit fait certainement le moine. Livio montre beaucoup. Obsession de la hype, matérialisme contemporain, béance du gouffre générationnel, contradictions de la consommation « écolo-responsable »…  En somme, le folklore d’un microcosme pittoresque et souvent désopilant. L’insoutenable légèreté d’un cortège de noceurs forcenés, ayant fait de l’hédonisme leur profession de foi.

Ca m’a surpris que les gens aiment autant. Y a des lecteurs qui commentent, si je vais stalker leur profil, je m’aperçois qu’ils sont précisément les personnages représentés par la BD. Je ne pensais pas que les Parisiens avaient autant d’autodérision.

Parisien, Livio ne l’a pas toujours été. « Je suis né dans le 94, j’ai vécu dans le 77, à Aix, à Toulouse, à Cuba, à Bordeaux… Ca ne fait que 10 ans que j’habite à Paris. » Pour autant, il ne considère pas que ses illustrations traduisent le regard d’un outsider. « On joue tous un rôle. J’ai toujours eu un pied dedans et un pied dehors. Depuis que je suis petit, j’observe, j’imite les gens. Cet Instagram représente mon incompréhension des systèmes sociaux. »

Métro stare - Livio

En 2013, après 10 ans à louvoyer entre les boulots « arty » et les commandes de boîtes de com, il plaque son job de graphiste indépendant. « Je faisais beaucoup de covers d’albums, des affiches de théâtre, des logos pour les particuliers… Soit je bossais comme un malade du matin au soir, gagnais bien ma vie, mais n’avais le temps de rien ; soit j’essayais d’espacer les jobs, retrouvais une vie sociale, mais je manquais d’argent. J’ai fini par péter un câble, et décidé de me consacrer à mes projets persos. »

Divorcé du stress de son ancienne vie, Livio récupère le poste d’un pote projectionniste, juste en dessous de l’appartement rue Mouffetard dans lequel il vit toujours. Pendant quelques temps, il « aiguise son style », se voue à la recherche de ce qui « lui fait plaisir artistiquement. »

Je venais de finir de lire “L’Arabe du futur” de Riad Sattouf. La BD, j’en ai toujours eu envie, j’en dessinais déjà à 8 ans. Mais je me disais que je n’étais pas légitime à en faire : je n’ai aucune formation technique, je n’y connais rien en scénario. Comme mes potes m’ont encouragé, je me suis lancé.

La BD, visible sur son portfolio, fait le portrait d’une jeunesse fêtarde, outrageusement stylée, qui dissimule ses infirmités sociales en nourrissant les affres de son ego. Le regard est acide. La justesse avec laquelle Livio prend en charge la vitalité des personnages fait mouche.  Dès le premier chapitre, ses abonnés Facebook sont séduits. « Je prenais du plaisir à le faire et j’ai senti qu’il se passait un truc. »

Les connasses parisiennes de la culture - Livio

Si les abonnés sont enthousiastes, les éditeurs, en revanche, sont catégoriques : rien de publiable en l’état. « Ils avaient raison, j’avais tout fait sous le coup d’une pulsion, ce n’était pas abouti. Ca ne pouvait plaire qu’aux proches, et aux lecteurs qui ne payent pas ! »

Sur les conseils d’une amie, il décide de prélever des morceaux de sa BD, et de les balancer sur Instagram. « Je n’avais pas vraiment envie d’ajouter un réseau social de plus dans ma vie. J’ai déjà assez d’addictions comme ça ! » Pourtant, la mayonnaise prend. D’abord circonscrite à la trame de sa BD, l’entreprise excède rapidement sa matière première.

« Je suis entouré de gens très précieux, cultivés, intelligents, qui me donnent des idées de scénario. C’est une dynamique mise en place avec ma femme, indispensable au projet, mais aussi avec mes potes et mes followers. Chacun me raconte des anecdotes, me fournit des expériences que je n’ai pas forcément, et j’exécute. C’est un travail de groupe. »

Aujourd’hui, les portraits se sont mués en de véritables dioramas déroulants.

J’essaye de faire mieux que le post d’avant à chaque fois. Je suis obsessionnel : si j’ai une idée, je ne la laisse pas traîner. Parfois, quand je suis en panne d’idées pendant deux jours, j’angoisse et je me dis que ça viendra plus jamais. Et là, cinq idées arrivent d’un coup. C’est un projet qui me passionne, et qui s’auto-entretient.

Contre les sujets qu’il dessine, Livio n’instruit aucun procès. Ironique et conscient de lui-même, il se contente de nous raconter quelque chose de nous, selon l’aveu de sa description Instagram : « Ce que nous sommes et ce qu’ils sont. »

Mains dans les veuchs - livio

« Passer pour un donneur de leçon, c’est inévitable, mais je ne cherche pas le côté moralisateur, ni à représenter des conduites pour dire aux gens qu’ils sont dans l’erreur. »

« On est tous foireux, j’suis là pour qu’on en rie ! », écrit-il sur son Instagram.

Même en fuyant l’écueil du didactisme, le projet laisse occasionnellement affleurer des sujets sérieux qui lui sont chers. Racisme ordinaire, indifférence de classe, sexisme décomplexé. Tous les comportements et « petites contradictions » qui trahissent, selon Livio, « une hypocrisie sociale à grande échelle. » A terme, il n’exclut pas de diriger le compte « vers quelque chose de plus solennel. »

Le balayeur du musée - livio

« J’ai un cercle d’amis très féminin, qui revient beaucoup dans mes dessins. J’ai peur que cette surreprésentation passe pour un acharnement sur les femmes, alors que ça traduit plutôt l’intérêt que j’ai pour elles. Quand je m’en prends aux travers des mecs, c’est moins nuancé. Je suis un petit fils de sicilien, j’exorcise de choses sur la construction de la virilité, la misogynie. »

Sexisme ordinaire - livio

Pour ce qui est d’être un jour publié, le souci du perfectionnement prime au débat. Désireux d’en découdre avec la BD, Livio insiste sur la nécessité d’asseoir ses futurs projets sur davantage de maîtrise technique.

« Je ne pense pas être au point. Je n’ai jamais fait de BD de ma vie, je m’entraîne encore, notamment à gérer l’étude des personnages. Pour un projet qui me plaît, avec des personnes compétentes en scénario, je serais prêt à m’investir à 80 000%. »

Quant au récit autobiographique, il n’est pas forcément à l’ordre du jour. « Ma vie n’est pas assez intéressante ! Ca me fait juste marrer d’inclure des dessins un peu plus personnels l’air de rien. » Parmi ses posts préférés, il cite d’ailleurs l’illustration représentant les seniors de son entourage, résolument hermétiques à son succès Internet.

Vieille personne et technologie - livio

Pour clore l’entretien, Livio cite les artistes qui l’inspirent. Riad Sattouf et son trait épuré : « son génie, c’est de suggérer les détails sans en mettre beaucoup ». Manu Larcenet, dont la BD autobiographique « Le combat ordinaire » est « d’une sincérité et d’une vérité incroyables ». Ou encore Michel Hazanavicius, « rare réalisateur français actif à faire des films déjà cultes ». Rencontré par hasard alors qu’il venait voir un film dans son cinéma, Livio lui a offert les affiches alternatives qu’il a consacré à ses films, « La classe Américaine », et récemment, « Le Redoutable ».

« Le cinéma, c’est une passion. Je préfère même le cinéma à la BD » confie-t-il. Il ne fait aucun doute que Livio, observateur accompli du réel, est un spectateur professionnel.

Découvrez tous les dessins de Livio sur https://www.instagram.com/livioetlaviemoderne/ et sur son portfolio, https://liviobernardo.myportfolio.com/

 

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