Portrait | Fidan : « L’exil, cette petite mort »

Fidan est membre active du milieu associatif kurde depuis 10 ans. À Paris, dans le 10ème arrondissement, elle est une des permanentes du Conseil Démocratique Kurde en France (CDK-F). Un moyen pour elle de s’engager auprès de sa communauté et de panser les blessures de l’exil.

Manteau rouge sur les épaules et foulard fleuri autour du cou, Fidan salue chaleureusement les quelques personnes installées autour des tables rondes du Centre. Son sourire discret égaie par instants un visage que l’on remarque soucieux. Fidan, c’est en quelque sorte l’âme de ce lieu qui regroupe plus de 24 associations. Originaire de la région de Marache en Turquie, cette juriste de formation polyglotte (anglais, français, turc, kurde) a décidé de mettre ses multiples compétences au service de la « cause » kurde : « je m’occupe d’un peu de tout : de l’administration, de la communication, de l’organisation des activités… ».

Situé au coeur du 10ème arrondissement, rue d’Enghien, le Centre est un lieu de rencontres et de discussions pour les membres de la communauté kurde. Certains font jusqu’à 1h30 de transports pour passer y prendre le thé, regarder les actualités à la télévision ou participer à une des activités que l’espace propose tels que des ateliers et conférences. Inauguré en 2001, le Centre portait à l’origine le nom du chanteur kurde Ahmet Kaya. Fidan marque une pause : « vous connaissez un peu son histoire ? ». En 1999, au cours d’une soirée où il recevait le prix de « meilleur musicien de l’année » par l’Association turque de la presse de magazine, le musicien avait annoncé vouloir réaliser un clip et des chansons kurdes. Les réactions immédiates furent extrêmement vives, les invités allant jusqu’à lancer des « fourchettes, des couteaux et des papiers froissés dans sa direction ». Pourtant explique Fidan, « son message n’était pas pro PKK. C’était un message de soutien en faveur de l’identité kurde en Turquie ». Suite à cet événement, Ahmet Kaya a fait l’objet d’une campagne médiatique virulente et d’une condamnation par contumace pour « propagande séparatiste ». Fidan poursuit : « Il ne se sentait plus en sécurité en Turquie. Il est décédé en 2001, un an après avoir obtenu l’asile en France. Peu après son enterrement au Père Lachaise, nous avons inauguré l’association et avons décidé de lui donner son nom ».

« Mon père voulait trouver du travail et faire en sorte que ses enfants puissent grandir dans un milieu sécurisé et avec plus de liberté. »

A huit ans, Fidan arrive à Paris avec sa mère, son frère et sa soeur. Leur père a quitté la Turquie un an et demi plus tôt. Sa famille est de confession alévie, une religion qu’elle décrit davantage comme « une manière de voir le monde que comme une religion ». Elle explique : « Dieu n’est pas supérieur, c’est quelque chose qui est en nous, dans la nature et tous les êtres vivants ».

Elle ne se souvient pas avoir entendu son père lui expliquer les raisons de leur exil. « C’était comme ça ». A 44 ans, elle analyse ce départ : « C’était en 1982. Nous étions parmi la première vague de migrations en France. Avant l’immigration était surtout dirigée vers l’Allemagne et la Suisse ». Elle souligne que les raisons de ce déracinement étaient tout autant économiques que sociales : « mon père voulait trouver du travail et faire en sorte que ses enfants puissent grandir dans un milieu sécurisé et avec plus de liberté ». Elle marque une pause puis lâche : « mon père n’était pas recherché en Turquie, il aurait pu rester mais il a choisi de partir parce que la vie n’était plus possible là-bas en tant que kurde alévi ». Et pour cause, quatre ans avant l’exil de la famille de Fidan, les tensions communautaires s’étaient amplifiées dans sa région natale, Marache : du 19 au 26 décembre 1978, a lieu un massacre à l’encontre des alévis. Les sources gouvernementales turques ont estimé les victimes à 111 morts et des milliers de blessés, quand d’autres ont compté entre 500 et 1000 morts.

« L’exil c’est comme une petite mort : une mort sociale, culturelle. » 

Paradoxalement, si la liberté n’existe pas là-bas, elle ne semble pas pouvoir se trouver ailleurs, tant l’exil est une limitation de l’espace de vie, de la culture et des relations sociales. Pour Fidan, « l’exil c’est comme une petite mort : une mort sociale, culturelle ». Elle-même ne perd cependant pas de vue son identité kurde et alévie. Très tôt, elle se dirige vers le milieu des réfugiés kurdes, suit les cours de l’INALCO (qui a ouvert une section dédiée dans les années 60) et s’engage dans un mouvement étudiant kurde. Un parcours qu’elle explique par un besoin de repères identitaires qu’elle ne trouvait pas dans « le moule de l’éducation républicaine ». Ce qui ne l’empêche pas d’avoir adopté certains de ses codes : « Je perçois les choses, je pense et je parle comme les Français. Qu’on le veuille ou non, c’est la langue que je maîtrise le mieux ».

Cet éloignement n’est pas sans lui donner une certaine force : il permet parfois d’exprimer des paroles intériorisées là où l’existence du peuple kurde est menacée voire niée. En France, Fidan n’a pas peur de parler de son engagement. Par contre, elle redoute désormais de retourner en Turquie, au Rojava ou en Irak où elle se rendait jusque récemment. « Nous accompagnions des délégations d’observation de grands rassemblements et festivités kurdes (le Norouz par exemple) afin de dissuader les pressions étatiques et les fraudes électorales ». Jusqu’ici, Fidan pouvait accomplir cette tâche avec optimisme : « je n’ai jamais eu de problème exceptées quelques pressions ainsi que des petites arrestations à Diyarbakir, Akari ou Van ». Des zones où la présence militaire s’est intensifiée : « depuis deux ans et demi, on dit que la Turquie a commencé à ficher des personnes ». Elle craint d’en faire partie. Étant binationale, les prochains voyages se compliquent : « je ne peux pas bénéficier de la protection diplomatique française dans un État dont je suis ressortissante ».

« Comment un crime pareil a-t-il pu se dérouler en France ? On était censé être en sécurité ici »

Si la France pouvait jusqu’ici s’apparenter à un refuge pour la communauté kurde, la condition d’exilé s’est considérablement détériorée depuis cinq ans. En effet, le 9 janvier 2013, en plein coeur du 10ème arrondissement de Paris, Leyla, Sakine et Rojbin, trois jeunes femmes kurdes, sont assassinées. Sakine était une des membres fondatrices du PKK, Rojbin représentait le congrès national du Kurdistan en France et Leyla travaillait dans la jeunesse kurde. Fidan se remémore : « Rojbin était ma collègue. Je travaillais avec elle au Centre d’Informations du Kurdistan, au 147 rue Lafayette avant de partir à Montpellier pour mes études de droit ». Trois mois après son départ, a lieu l’assassinat. Chargée de la communication avec la police, Fidan remonte à Paris. L’enquête s’oriente vers la thèse du règlement de compte interne : l’homme interrogé, Omer Güney était le dernier à avoir été vu en compagnie de Sakine. Fidan ne croit alors pas en cette théorie : « quand ils ont arrêté un des membres du centre, nous nous sommes dits qu’on essayait de trouver un bouc émissaire parmi les Kurdes. Personne ne pouvait penser que la personne qui avait fait ça serait restée là, parmi nous. On se disait qu’elle se serait forcément enfuie ». La justice française procède pourtant à l’arrestation d’Omer Güney qui s’avère avoir été affilié aux Loups gris (organisation armée ultranationaliste et anti kurde), et se serait fait passer pour sympathisant de la cause kurde afin de les espionner. Le procureur de la République a indiqué qu’il aurait aussi fait partie du MIT, les services secrets turcs. Ces allégations n’ont pu aboutir, l’enquête ayant été suspendue à la suite de son décès prématuré en prison, peu de temps avant son procès. Une mort qui suscite des doutes, aux vues des agissements des services secrets turcs.

L’événement bouleverse toute la communauté kurde. « Même les personnes qui étaient indifférentes à la cause se sont dits : qu’est-ce qui se passe ? » se rappelle Fidan. La voix légèrement nouée par l’émotion, elle s’interroge : « comment un crime pareil a-t-il pu se dérouler en France ? On était censé être en sécurité ici ». Des inquiétudes rarement entendues par les pays d’asile des ressortissants kurdes. Le jeudi 29 mars dernier, le président Emmanuel Macron recevait pourtant à l’Elysée une délégation de six membres des Forces démocratiques syriennes (FDS), la coalition arabo-kurde contre laquelle la Turquie a lancé ses troupes au nord-ouest de la Syrie. Fidan doute des intentions du Président : « je ne pense pas que Macron souhaite réellement aider les Kurdes. Mais la France a besoin d’eux pour lutter contre Daech. C’est dans l’intérêt de la France. On sait qu’au dernier moment on peut nous lâcher et qu’il faut surtout compter sur nos propres forces. »

Actuellement, le mouvement kurde revendique une confédération démocratique, sans changement des frontières étatiques. Fidan précise : « dans chaque état du Kurdistan, il y aurait une autonomie que nous souhaitons pour les Kurdes mais également pour toutes les autres entités, qu’elles soient religieuses ou ethniques. C’est un système qui reposerait sur les communes de quartiers jusqu’à l’assemblée représentative. Une démocratie qui part de la base ». Si ce rêve semble avoir été réalisé au nord de l’Irak où les Kurdes ont obtenu le statut d’entité politique autonome, la réalité est à nuancer.

L’économie de la région est en effet dépendante des pays qui l’entourent, en particulier du commerce de pétrole avec la Russie. Les pipelines utilisées passent par le Sud de la Turquie. Fidan ajoute : « si la Turquie décidait de fermer ses portes au Kurdistan irakien, ils crèveraient de faim au bout de deux semaines ». Bien que le Kurdistan n’aie pas de contour géographique reconnu et de territoire officiel, il demeure, pour Fidan et les 30 à 40 millions de personnes qui forment son peuple, à la fois un idéal et une réalité.


Texte : Fiona Forte

Photo de couverture : David Maurel