Interview | Le festival Fraîches Women : liberté, égalité et sororité

Adiaratou Diarrassouba et Dolorès Bakèla, journalistes et co-fondatrices du média L’Afro, organisent le festival Fraîches Women qui se déroulera le 6 mai à Montreuil. Elles ont lancé une campagne de crowdfunding pour financer l’événement.

Pouvez-vous nous présenter votre média, L’Afro ?

Adiaratou : L’Afro, c’est un média qu’on a créé il y’a un peu plus de deux ans. Précisément suite à la marche contre le racisme et la dignité du 31 octobre 2015. C’est symbolique pour nous dans la mesure où c’est un mouvement initié par des femmes et que nous sommes deux femmes afro-descendantes qui avons grandi en Ile-de-France. Après avoir travaillé dans diverses rédactions, on s’est rendu compte que certains sujets qui nous touchaient étaient passés sous silence ou abordés de manière hyper problématique, souvent par les mêmes personnes et pas forcément par les plus légitimes. Donc on s’est dit pourquoi pas lancer un média nous-mêmes et proposer autre chose avec nos petits moyens. On a donc créé L’Afro.

Dolorès : On ne voulait pas seulement écrire nous-mêmes sur des sujets mais également que ce soit participatif et interactif. On a donc eu l’idée d’organiser des évènements tous les deux mois sur des sujets de société. Pour animer les débats, on invite des personnes qui connaissent leurs sujets et qui sont en mesure d’interagir avec le public.

Vous organisez le festival Fraîches Women qui repose sur le projet photographique du même nom que vous avez lancé l’année dernière. Fraîches Women fait notamment découvrir à travers des portraits le parcours de plusieurs femmes noires. Comment avez-vous avez eu l’idée de lancer ce projet ?

Dolorès : A la base, l’idée était de susciter la réflexion sur des sujets qui font débats. On suit beaucoup les réseaux sociaux et lorsque des débats ressortent, on se demande si en tant que journaliste, on peut faire réfléchir et amener autres choses sur ces problématiques.

En l’occurrence, la question de la sororité est un thème qui a très souvent été abordé. Le projet photographique des Fraîches Women part donc d’une volonté de réfléchir sur cette question de la solidarité entre femmes. Au sein des afro-descendantes c’est déjà une vraie question en soi : par exemple, on entend souvent dire qu’entre les femmes noires il n’y a aucune unité. Pour autant, il n’y a que très peu de réflexion sur cette thématique. On a l’impression que la sororité est juste devenu un mot à la mode sans trop savoir ce qu’on met derrière.

De plus, la question est peu abordée par les médias mainstream ou souvent de manière incomplète. Ils vont prendre une personne ou deux pour en parler et ce sera toujours les mêmes toute l’année ! Ou alors ils vont très souvent choisir des artistes. Ce n’est pas une mauvaise chose en soi mais du coup c’est comme si on invisibilisait toutes les autres femmes.

Pourquoi avoir choisi le nom « Fraiches Women » ?

Dolorès : Notre projet repose sur le constat de l’invisibilité généralisée des femmes. On a choisi le nom Fraîches Women car on s’est inspiré du magazine hip hop XXL qui sort tous les ans la liste des « fraiches mens » , c’est-à-dire la liste des 10 rappeurs qui ont cartonné dans l’année ou qui sont à suivre. Et c’est très très très rare qu’il y ait des femmes dans cette liste. Le magazine XXL et le milieu du hip hop est un exemple parmi d’autres.

On peut avoir l’impression que les choses ont changé mais le problème reste le même : les femmes sont présentes et actives dans tous les domaines sauf qu’elles n’ont pas forcément les honneurs des médias. Pour cela, on attend d’une femme qu’elle soit excellente dans ce qu’elle fait, ce qui n’est pas forcément le cas pour les hommes.

Vous avez donc réalisé neuf portraits de femmes noires, aux profils et aux parcours très différents. Comment les avez-vous sélectionnées ?

Adiaratou : Oui, elles sont très différentes les unes des autres. Elles ne travaillent pas dans les mêmes secteurs et chacune a une manière bien à elle d’appréhender son métier. Physiquement aussi, ce sont des femmes noires qui n’ont pas la même carnation, elles ont leurs propres styles. On a voulu que chacune pose au naturel devant l’objectif, en groupe ou individuellement, et qu’on puisse les voir pour ainsi dire, dans leur vérité de femmes noires. Mais même si chaque parcours reste spécifique, elles ont toutes un point commun : celui d’avoir été confrontées à des micro-agressions et d’avoir eu à lutter pour ne pas être réduites au fait d’être noires.

On avait déjà en tête quelques noms de personnes qu’on suivait depuis un certain temps, notamment Aïssé N’diaye de la marque AFRIKANISTA ou encore la DJ Marina Wilson. On ne voulait pas uniquement rester dans le domaine artistique mais aussi inclure des personnes qui travaillent dans la société civile comme Manon Ahanda, co-fondatrice de l’association BAAM (le Bureau d’Accueil et d’Accompagnement des migrants) ou la cheffe de cuisine Clarence Kapogo. On souhaitait laisser le champ libre aux femmes auxquelles les médias mainstream ne pensent jamais. Certaines se connaissaient déjà, d’autres pas. Fraîches Women a été un moyen de créer des ponts entre elles.

Vous avez également réalisé un portrait de la député Danièle Obono. Pourquoi ce choix ?

Dolorès : Tout d’abord, je tiens à souligner que L’Afro est apolitique. Nous avons choisi Danièle Obono parce que l’actualité nous a montré qu’être une femme noire et une femme politique peut être questionné en France. A l’époque, lorsqu’on a fait son portrait, elle s’était faite allumer parce qu’elle avait eu le malheur de porter un turban sur la tête lors d’une session à l’Assemblée Nationale. Des gens ont poussé des cris d’orfraie en disant qu’elle était venue voilée !

Danièle Obono porte des locks et quand tu as des cheveux naturels, tu n’as pas toujours le temps de t’en occuper. D’autant plus si tu as un emploi du temps chargé. Mais je n’ai jamais vu un seul article évoquer cette hypothèse que si Danièle Obono avait un turban sur la tête c’est peut être juste parce qu’elle n’avait pas eu le temps de s’occuper de ses cheveux.

C’est avec ce type d’exemple que l’on se rend compte que la question de l’afro-descendance n’est pas si évidente et qu’elle peut avoir des répercussions sur une carrière.

Quelles ont été les réactions lorsque les portraits sont sortis ?

Dolorès : Ça a été un mélange à la fois de « wouah c’est vraiment cool », car les gens ont trouvé les photos très belles, et d’indifférence. Je dis indifférence parce que tu vois nos articles n’étaient pas sulfureux. Notre angle, c’était pas : « les femmes noires elles sont là elles vous emmerdent » ou « ohlala être une femme noire c’est pas facile ». Notre angle dans les portraits c’était : j’ai réalisé des choses dans ma vie, voici tout ce qui a constitué mon parcours et qui fait que je suis devant toi aujourd’hui.

Je pense que notre projet a surtout touché les personnes afro-descendantes mais aussi toutes les personnes qui s’intéressent ou s’interrogent sur les questions de représentation.

Adiaratou : Dans mon entourage j’ai pu voir des jeunes femmes qui se posaient des questions suite à la publication des articles. Je pense que quelque part elles se sont retrouvées dans certains témoignages. Il y’a eu pas mal de réactions aussi sur les réseaux sociaux. Beaucoup de questions ont émergé notamment lorsque l’article sur Manon est sorti. Il faut savoir que lorsque j’ai contacté Manon qui est métisse, elle se demandait si sa participation au projet était légitime. Elle s’était déjà retrouvée dans des milieux militants où on avait questionnait son afro-descendance. Pour nous c’était clair qu’elle avait sa place dans le projet.

Dolorès : Son article est celui qui a le plus marché car je pense qu’il a soulevé de vraies questions : comment c’est quand t’es métisse dans le milieu militant afro, un milieu où les questions identitaires sont très fortes. Ou encore si t’es en couple mixte comment appréhender le fait que tu auras potentiellement des enfants qui ne seront pas complètement noirs dans l’esprit des gens. Dans les mouvements militants, il y’a des jeunes femmes en âge de procréer qui peuvent se poser ce genre de question. On a vraiment explosé nos scores quand on a posté l’article sur le site. Je pense que les gens ont accrochés sur des choses qui résonnaient en eux.

Vous avez décidé d’aller plus loin puisque vous organisez le festival Fraîches Women qui se déroulera le 6 mai. Pour quelle raison avez-vous décidé de passer du projet photo à l’organisation d’un festival ?

Adiaratou : On pensait à monter un festival depuis un petit moment mais on se posait des questions sur sa forme. C’est le projet photo qui a permis de booster l’idée. Suite aux différents retours, on a eu envie d’ouvrir la conversation plus largement et d’y inclure les problématiques que peuvent rencontrer toutes les femmes. On s’est dit qu’un festival où on discuterait sororité et féminisme serait parfait pour ça.

 

Dolorès : Je pense aussi qu’il est important de continuer ce travail en dehors des réseaux sociaux où l’on peut facilement se prendre la tête et s’insulter. Là, tu vas te retrouver dans un espace protégé, cool, où tout est géré. Tu vas rencontrer des gens, tu vas débattre avec des femmes comme toi, pas forcément noires. Vous ne penserez pas forcément la même chose mais vous serez présentes pour vous rencontrer et échanger. C’est vraiment ça l’idée du festival.

Au-delà de cela, c’est un projet 100 % piloté par des femmes. On est très militantes sur ce point. Si tu mets des femmes à l’affiche mais si derrière elles ne sont pas payées comme les mecs ou s’il y a de la frustration, de la vexation ou des propos misogynes, ça sert à rien.

Concrètement à quoi on peut s’attendre en venant au festival Fraîche Women ? Vous pouvez nous donner un petit aperçu ?

Adiaratou : On est en train de concocter un bon petit programme qui se déroulera dans un cadre et une ambiance familiale. Ça va être assez rythmé : plusieurs discussions toute la journée, des stands marchands et associatifs, des ateliers artistiques, de bien-être… Le soir, il y aura des concerts et dj sets, histoire de se détendre un peu !

Dolorès : On espère avoir un public hyper large et familial. On souhaite toucher des personnes de partout, des gens de province, d’Outre-Mer… Des personnes peu visibles aussi comme les personnes migrantes. Tout le monde peut venir !

Festival Fraîches Women, le 6 mai à Montreuil. 

Leur campagne de crowdfunding pour financer l’événement.


 

Propos recueillis par Edwige Wmn.

Photo de couverture : Adiaratou et Dolorès, journalistes et co-fondatrices de la plateforme L’Afro © Aboubacar Naby Camara.

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