Noise et la Station : comment déchiffrer des friches ?

friche station

Animée tout l’été 2016 par le Collectif MU, “La Station – Gare des Mines” à la porte d’Aubervilliers a attiré près de 30 000 visiteurs ainsi que de nombreux artistes et collectifs dans un quartier méconnu le long du périphérique parisien. Orchestrée communément par la collectivité, la SNCF et ce collectif culturel parisien, la réactivation de cet espace interstitiel laissé à l’abandon est le témoin d’une évolution récente dans les pratiques d’urbanisation dans les friches en France.

Cet article est la fin d’une série de trois articles sur le quartier de la Station – Gare des Mines à la Porte d’Aubervilliers. Relisez l’histoire du quartier et partez à la rencontre de ses habitants.

Les chapelles de béton

L’appel à projet avait été lancé en mai 2015 par la SNCF. À l’époque Noise achevait tout juste la deuxième édition de son festival à Saint Ouen et prospectait déjà pour l’endroit qui accueillerait l’édition suivante. Sur le papier le projet faisait rêver : s’installer de façon temporaire dans un des nombreux sites désaffectés appartenant à l’entreprise ferroviaire (comptant parmi les plus gros propriétaires fonciers en France). En tant que jeune collectif parisien d’exploration de la ville et de ses cultures, c’est toujours un véritable accomplissement d’occuper un de ces hangars immenses, une de ces chapelles de béton et d’acier d’une époque industrielle révolue, parfois au coeur même de la ville. C’est avec empressement et fébrilité que nous avons répondu à l’appel à projet.

Les sites artistiques temporaires (SAT) témoignent de l’ambition de la SNCF Immobilier de donner vie à leurs sites lorsqu’ils sont inexploités, tout en dynamisant la création artistique. En effet, ceux-ci sont souvent amenés à changer d’affectation, selon les évolutions du réseau ferroviaire. Entre deux usages, en attendant une réhabilitation voire une transition, certains sites sont oubliés. Alors la nature, et parfois les habitants, y reprennent leurs droits. L’opération peut certainement être vue comme une campagne de communication à moindre coût (on se souvient d’une polémique en 2015 qui avait opposée la SNCF à des graffeurs). Elle peut également être vue comme une occasion formidable pour des collectifs artistiques et festifs de s’emparer de lieux à forte identité, ainsi qu’une occasion pour certains quartiers marginalisés de réintégrer le tissu métropolitain. C’est pourquoi lorsque nous apprenons, début 2016, que nous sommes retenus pour occuper tout l’été la “Station – Gare des Mines” avec le célèbre Collectif MU, nous sommes à la fois ravis et impatients de se mettre au travail.

5 ans

 

Gentrifieur gentrifié

Avec un plaisir palpable, nous découvrons le bâtiment, l’histoire de son quartier et la vie de ses habitants. Une question se pose alors, comme à chaque fois pour notre association. L’occupation d’un lieu périphérique par un collectif festif parisien participera sans nul doute à sa gentrification qui est un phénomène constitutif de nos métropoles modernes sans fin, mais comment combattre la violence de celle-ci ? Comment faire comprendre aux voisins du lieu notre démarche et nos valeurs ? Comment les inciter à venir à nos événements ? Comment faire comprendre nos valeurs aux fêtards parisiens, comment les pousser à être curieux, avenants, ouverts, humbles ? Comment finalement donner à voir autre chose de la ville et de ses habitants, et abattre ainsi les barrières qui les séparent ? A la manière de ce qui a été fait par l’équipe de l’Espace Imaginaire, il existe des leviers pour adoucir la violence des phénomènes sociaux-économiques. Pour Mélanie Gaillard, le travail de concertation opéré en amont de l’installation de l’Espace Imaginaire, et les tarifs pratiqués ont été un frein à la gentrification galopante de la Plaine Saint-Denis. En cela que leur offre abordable a su créer un lien entre les anciens du quartier, et les nouveaux venus plus aisés.

Ces efforts pour le rassemblement et la cohabitation sont probablement vains ou utopiques, mais ils véhiculent une idée de la ville que nous défendons à tout prix. Chacun de nos événements se veut être une plongée humaine, artistique et intellectuelle dans un quartier différent. Et nous voilà à démarcher des associations locales pour les intégrer à nos événements, à partir en reportage rencontrer le voisinage, à organiser une conférence sur les friches urbaines pour déconstruire notre propre présence dans les lieux, à s’imposer des tarifs les plus bas possibles, à agripper le bras de tous nos partenaires pour les implorer de jouer le jeu avec nous… Dans ce petit jeu justement, nous nous interrogions sur la frilosité de la SNCF, soucieuse de son image et de ses enjeux économiques. Le projet des SAT s’est révélé être une tentative assez sincère de changer le regard des gens sur la ville, un “réenchantement des lieux qui sont entre deux moments de leur existence”.

table ronde

 

Un laboratoire sous haute surveillance

Cette démarche expérimentale s’invente et se crée en même temps qu’elle se déploie” nous explique Benoît Quignon, nouveau directeur général de la SNCF Immobilier. Il pointe ainsi du doigt la beauté du projet en même temps que ses limites. La beauté réside dans cette capacité à réinventer la ville sur une simple initiative, à la manière des collectifs que nous invitons à la table ronde “déchiffrer des friches” (Soukmachines, Le Chêne, Freegan Pony, Main d’Oeuvre) qui s’emparent légalement ou non de lieux négligés en périphérie de Paris pour célébrer les arts, la fête et la ville. La limite quant à elle, réside souvent dans la complexité normative qui pèse sur ces “expérimentations”. Difficile en effet de conjuguer le cadre juridique, les exigences de sécurité, les résistances politiques, les objectifs financiers et même sociaux imposés par la collectivité, tout cela sur une durée réduite de un an, parfois deux ou trois pour les plus chanceux.

A en croire Frédéric Hocquard, conseiller délégué chargé des questions de « Nuit » à la Mairie de Paris, la pression du foncier dans la capitale a conduit à réoccuper tous les espaces interstitiels, à les remplacer par du rentable ou du fonctionnel. Pourtant dit-il, les friches sont en tant que telles un enjeu urbain majeur pour la vitalité d’une ville et de sa culture. Il incombe donc à la collectivité de se réserver de tels espaces de liberté, d’où jaillissent les tendances. “L’avantage de ces espaces c’est qu’ils sont atypiques. Des pratiques spécifiques ont besoin de ces grandes usines modulables à l’infini. Ce type de bâtiment est complètement indispensable” explique Maïté Henry du Chêne à Villejuif. Mais à regarder les anciennes friches parisiennes devenues hauts lieux de culture comme le 104 ou la Gaîté Lyrique, on se demande si la convention passée entre ces lieux et la mairie n’a pas muséifié les choses. Et à l’inverse, sans convention, l’occupation est une affaire violente ajoute-t-elle : c’est une confrontation politique ou policière qui décourage certains.

 

Friches et tâtonnements urbains

Aujourd’hui la Station a fermé ses portes. Elle ne rouvrira qu’au printemps prochain, et chacun peut dresser son bilan. Noise a tenté des choses, avec plus ou moins de succès à l’échelle de deux événements seulement. Notre plus grosse déception a été la difficulté d’établir et de maintenir une relation de confiance avec les familles Roms vivant à proximité de la Station afin de les faire prendre part à notre programmation et à nos festivités. Nous interrogeons la SNCF à ce sujet, soucieux de sa stratégie. Dans l’attente de solutions de relogement par la collectivité,  l’entreprise s’est dite préoccupée par la situation. Les  projets de SAT ont été conçus pour s’intégrer au mieux  à leur environnement originel et ne pas alimenter exclusion et tension  sociale. Cependant le démantèlement – sur un terrain contigu à l’installation du collectif MU – d’un vaste camp Rom a changé la donne en précarisant de nombreuses familles. Certaines sont venues s’installer sur le trottoir devant la Station Gare des Mines. 

Sur les aspects plus positifs, l’ouverture de Sites Artistiques Temporaires (SAT) crée sans conteste un centre d’activité dans le quartier. Les commerçants voisins constatent une hausse d’activité sur la courte période estivale. L’apparition d’un acteur coincé entre Aubervilliers, le 18ème et le 19ème arrondissement a également incité les municipalités concernées à reprendre la main cette zone, en renouvelant le mobilier urbain, la signalétique au sol, en se concertant sur la gestion des déchets etc. Enfin, la polarisation autour de la Station a permis la prise de contact avec les différents voisins. Une première étape de médiation très utile lorsqu’il faudra véritablement mettre en place un projet immobilier. Lors de la table ronde, Benoît Quignon prend pour illustration le quartier Ordener. Il explique qu’aujourd’hui des groupements d’architectes, des bureaux d’études, investisseurs, promoteurs, acteurs associatifs s’inspirent des effervescences qui ont eu lieu au Grand Train depuis plus d’un an, pour les intégrer au projet de logements à venir.

Une étonnante positivité se dégage de la table ronde que nous organisons à la Station. En fait, tout le monde a l’air d’accord qu’il faut absolument encourager et faciliter les initiatives de réactivation de friches, qu’elles soient à l’origine du propriétaire (comme la SNCF Immobilier) ou de la société civile. Cette positivité est encourageante et laisse présager une effervescence culturelle de plus en plus forte pour les années et décennies à venir. Seules peut-être les résistances législatives et politiques pourraient ternir le tableau si rien n’est fait pour soutenir pleinement cette transition urbaine.

Cet article est la fin d’une série de trois articles sur le quartier de la Station – Gare des Mines à la Porte d’Aubervilliers. Relisez l’histoire du quartier et partez à la rencontre de ses habitants.


Jules Le Gaudu, Tara Mousavier et David Attié

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