Porte d’Aubervilliers : « C’est un peu fou comme endroit »

Ils s’appellent Salim, Francès, Elvis, Huan ou David, ils sont agent de sécurité ou de propreté, habitant ou commerçant du quartier. Leurs mots et leur temps nous ont donné à voir un des visages de la porte d’Aubervilliers.

Cet article s’inscrit dans le cadre du projet réflexif de Noise sur la Porte d’Aubervilliers. Tandis que le premier dessinait le contour et le paysage historique de cette zone, ce deuxième article a pour vocation de s’intéresser aux relations humaines et à la cohabitation entre les différents utilisateurs de cet espace, coincé entre les 18e et 19e arrondissements de Paris d’un côté, d’Aubervilliers et de la commune de Saint-Denis de l’autre. Le troisième article racontera notre expérience d’association culturelle dans ce lieu.

 

La Gare des Mines

Plantée à la lisière du périphérique, la Station-Gare des Mines[1], occupée par un collectif artistique parisien, offre à elle seule un contraste avec le paysage lunaire de la Porte d’Aubervilliers : blocs de béton abandonnés, fruits de travaux inachevés, débris boisés de meubles « cocooning », fragments mousseux de lits douillets, palettes en bois et polystyrènes décoratifs se disputent le macadam de la rue polluée. Des sacs poubelle trop gourmands s’entassent, des canettes et des bouteilles donnent un peu de couleurs au bitume creusé en nids de poule, qui laissent apparaître le sable d’antan et la boue d’aujourd’hui. Les palissades de fer servent de porte-merdes et les murs tachetés laissent imaginer l’histoire culturelle et commerciale passée de ce quartier.

Huan, une commerçante chinoise nous raconte « Avant, ici, c’était vide. Il n’y avait pas de vie, rien du tout.  Nous, les commerçants, on est venu. Avec les boutiques c’est un peu plus vivant qu’avant ».

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La façade exterieure de la Station.

Qu’est-ce qu’un espace artistique et festif tel que la Station vient faire dans cet environnement ? Dans cette zone de travail, de bureaux et de magasins, de grossistes et de dépôts. Ce n’est pas une zone passante, ni un lieu de vie agréable. Le Centre commercial du Millénaire, ouvert en 2011, à quelques pas, donne un peu de vie au quartier. Mais de ce côté-là du rond-point, rien de bien « sexy », mis à part, peut-être, les prostitués qui commencent déjà à grelotter de froid avec l’arrivée précoce de l’hiver.

c’est un peu rock’n roll ici vous savez ?!

Le directeur de Raboni (Vente de matériaux de construction et de rénovation) qui partage l’espace de l’ancienne Gare des Mines avec la Station est ravi de ces nouveaux voisins : « Les jeunes du Collectif ? Je leur ai cédé une partie de mon parking car ils manquaient de place. Non, ça ne me dérange pas ! Je laisse la grille ouverte le week-end quand ils ont des évènements. D’habitude c’est fermé. Parce que c’est un peu rock’n roll ici vous savez ?! Mais avec eux, ça se passe bien. Ils commencent leurs soirées quand nous on s’en va ou le week-end où on n’est pas là. Donc finalement on ne se dérange pas ! ». La cohabitation a l’air de bien fonctionner et chacun y met du sien. En discutant avec les réparateurs des petits trains de Montmartre, et quelques autres travailleurs de la Gare des Mines, on apprend qu’il y a eu un barbecue avec les membres du Collectif MU et Hydropathes (partenaires du Collectif MU). Ils en sont ravis. Ça facilite les rapports… Raboni poursuit « Avant c’était un bouge infâme ici ! Et puis il y a eu les Roms qui sont arrivés et ont commencé à rôder autour. J’avais peur que ça ne se passe pas bien avec les jeunes du Collectif, mais ça va ils les ont respectés et ça se passe plutôt bien ».

Nous interrogeons également Salim, agent de sécurité de la Gare des Mines :

Avec les jeunes ça va. Quant aux Roms, moi, je leur parle gentiment. S’il y a des trucs à ne pas faire, je leur dis, voilà. Des fois je discute avec eux, de tout et de rien, comme avec vous quoi. Ce sont des humains comme moi.

Les « Habitants du feu rouge »  (Mano Solo)

En étudiant le quartier autour de la Station nous nous sommes vite rendu compte que pour dresser le portrait social de la Porte d’Aubervilliers il paraissait difficile de faire l’impasse sur ces personnes venues de la banlieue de Bucarest et seules vraies résidentes du lieu. Jeanne ROBET, réalisatrice sonore et collaboratrice du Collectif MU, côtoie quelques-unes de ces familles depuis plusieurs mois : « Les Roms ça revient tout le temps dans les conversations, déjà parce qu’ils sont là, tu ne peux pas faire autrement que de les voir. Je voulais essayer d’avoir leurs paroles à eux aussi ».

Mais comment les approcher ? C’est une question qui ne s’est pas posée longtemps puisque ce sont les familles qui sont venues nous voir en premier. Ce n’était pas pour quémander de l’argent mais bien pour nous saluer : on devait avoir l’air perdu ou d’avoir du temps peut-être.

Quelques minutes plus tard, on s’est retrouvé à discuter avec quelques hommes autour d’un grand matelas posé à même le sol juste devant la Station. L’un d’eux s’est levé et m’a proposé sa place sur un superbe fauteuil antique jaune. Ils ne parlent pas tous très bien français mais ne manquent pas de répartie.

– « Vous parlez français ? » ai-je demandé. L’un d’entre eux m’a répondu :

Parler français un p’tit peu. Germany ! Deutsch aussi !! Speak English a little, español  también. Et toi Madame, parler Roumain ?

Il me sourit avec une insolence justifiée. Et m’apprend à dire « bonjour » en roumain[2] : « Bună ziua ».

 

« Entre la manche et la ferraille » : pratiques quotidiennes

Pendant que nous discutons, ils rient, se coupent la parole, se taquinent, font des allers-retours entre le matelas, la tente des femmes et les voitures. Ils reviennent, nous balancent quelques blagues et repartent en gardant un regard sur nous. Intrigués, méfiants peut-être ou tout simplement amusés par notre désir candide de comprendre.

Chacun a son rôle au sein du groupe :
– « 
Nous (les hommes) c’est la ferraille, ma femme elle est aux Champs Elysées.
– Elle fait du shopping pendant que tu ramènes l’argent c’est ça ? » dis-je en le taquinant. Il éclate de rire :
– « Oui oui, elle fait du shopping ! ».

***

Nous discutons principalement avec un dénommé Elvis, « comme Elvis Presley Madame » me dit, en se moquant, un autre gars.
– « Moi j’ai pas de femme, pas de bébé. Eux c’est comme ma famille. »

Elvis

Elvis

Il nous explique brièvement leur activité : Elvis et les autres hommes récupèrent la ferraille et des matériaux divers un peu partout. Puis, ils les revendent à des entreprises de collecte et de recyclage de ferraille, de cuivre, etc. Leur principale source de revenus provient de la rue et des chantiers. Parfois aussi de déménagements et des particuliers qui leur laissent des frigos cassés et autres électroménagers hors d’usage. Le reste du temps c’est la survie.

La police nous dégage vite vite. Et après on peut pas nettoyer.

Le directeur de Raboni – entreprise spécialisée dans la construction – nous explique aussi que parfois, en échange d’un billet de 20€, des camions bennes, déversent leur contenu sur les trottoirs pour que les familles fassent du tri et récupèrent ce qui les intéresse. Les restes seront ramassés par les services de propreté de la ville : « ils savent que la Mairie de Paris envoie des camions ramasser par m3 toute la merde qui reste » ajoute-t-il avec un soupçon de mépris. Il est vrai que les déchets prennent une place importante dans ce paysage. Quand nous l’interrogeons à ce sujet, Elvis nous explique que la police et les agents de la sécurité de la Mairie passent 2 fois par semaine environ pour les empêcher de s’installer : « Ils bousculent nos tentes, ils poussent, ils crient. Ils envoient des camions, ils prennent tout, les affaires de tout le monde. Ya des bébés madame… Qu’est ce qu’on peut faire !? On peut pas prendre toutes nos affaires. La police nous dégage vite vite. Et après on peut pas nettoyer. Après on n’a plus rien ». En effet, lors de notre visite suivante, les familles avaient été “évacuées”. A cet emplacement ne restaient plus que les lambeaux de leur dernier “foyer”, alors que déjà de l’autre côté du rond point un nouveau campement prenait vie.

 

Alors que nous sommes sur place, une camionnette vide des cartons entiers de chaussures neuves invendues. « C’est pour les Roms et ceux qui en ont besoin » nous dit un passant face à notre émerveillement. Ce n’est apparemment pas la première fois, et effectivement, deux minutes plus tard, le tas de chaussures est entouré d’une dizaine de personnes à la recherche de la paire qui fera l’affaire. Aubervilliers est une ville populaire et les familles Roms ne sont pas les seules à profiter de la solidarité de certains commerçants et travailleurs du quartier.

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Les chaussures déposées

 

Souvent, en plein milieu des conversations, comme par habitude, une des jeunes femmes, nous coupe la parole pour demander quelque chose : une pièce, une cigarette, du savon, à manger ou des couvertures pour l’hiver. Non seulement il s’agit de réelles nécessités, mais cela fait également partie de leurs pratiques quotidiennes. Une gamine de cinq ans revient des courses avec sa maman et son papa. Elle court vers nous, m’attrape la main et me montre une petite moto en plastique rose qu’on vient de lui offrir et qui fait du bruit quand elle roule. Elle saute de joie et d’enthousiasme et montre sa petite moto à tout le monde.

Tout à coup comme si elle se rendait compte que je ne faisais pas partie du groupe, elle me regarde, pivote le visage de 30° et me dit avec une bouille d’ange « une petite pièce madame… ? » Je lui dis que je n’ai rien. Elle me sourit, a l’air de ne pas s’en préoccuper et me donne sa moto pour la faire rouler sur le bitume.

Son père vient d’acheter un poulet chaud, qu’ils commencent tous à manger. Sans même hésiter et de manière très naturelle, ils nous proposent de déguster avec eux.

 

“Tout le monde les rejette”

Alors que certains nous parlent de ces familles et de « leur manque d’éducation et de savoir vivre », je m’étonne de la manière dont nous sommes reçus par ces « Roms ». Pour eux le rejet est un leitmotiv, comme si des centaines d’années d’histoire n’avaient pas suffi. « Moi j’ai jamais eu de problème avec eux, nous dit Salim. Quelqu’un qui est dans la merde, il est en train de crever de faim mais il n’y a personne pour l’aider… On est dans un monde fou ! Tout le monde les rejette. On n’a pas le droit de faire ça ! C’est de l’égoïsme ».

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C’est les préjugés madame, les gens aiment pas les Roumains

Comme pour illustrer son propos, un homme passe avec sa fille alors que nous discutons avec Elvis et ses amis. Je sens que notre présence lui donne de l’assurance. Il hésite. Fait quelques pas. Puis revient et commence à crier sur les hommes qui nous accompagnent. Sans retenue. Sans respirer entre ses phrases. Comme s’ils étaient des enfants qui avaient fait une grosse bêtise et que c’était à lui qu’incombait la lourde tâche de leur apprendre à se comporter correctement. Sans se soucier que les enfants regardent, eux aussi, leurs pères et leurs oncles se faire humilier. Il adopte un langage simple, sans verbe conjugué, sans réel sujet, sans construction. « Caca, pipi, dans la rue, pas bon ! Ok ?! C’est pas bon. Tu passes, tu regardes, tu sens, c’est pas bon ! C’est pas bon ! ». Ils jettent un bref coup d’œil vers nous, comme pour s’assurer que sa parole à lui aussi a été entendue. Elle l’a été. Il s’éloigne alors qu’Elvis et les autres se taisent, et nous regardent consternés.

– « C’est les préjugés madame, les gens aiment pas les Roumains » nous expliquent-ils. Il raconte qu’un soir, lors d’une soirée à la Gare des Mines, ils ont essayé de rentrer, pour assister au concert.
Vous y êtes allés ? ai-je demandé pleine d’espoir.
Non, ils nous ont pas laissé. Y’a beaucoup de gens très très jolis, mais la sécurité m’a pas laissé rentrer, c’est normal ?
Avant 17h c’était gratuit, après c’était payant. C’est peut-être pour ça, dis-je tentant de trouver une raison pour nous excuser.
Moi je voulais payer Madame. Je peux payer pour rentrer. 10, 15, 20€ ? Mais non. Ils viennent ici, ils construisent une grande discothèque et moi je peux pas rentrer. Moi je veux bien être gentil mais lui il parle comment avec moi ? « Dégage toi » C’est pas bon de parler comme ça. Moi je parle gentiment avec toi non ? C’est pareil avec lui, j’ai pas mal parlé. Laisse moi juste rentrer ! Il m’a dit « toi dégage, toi t’es Roumain ». C’est du racisme ça madame, c’est normal ? ».

Non ce n’est pas normal. Je m’étonne de la réaction des videurs de la Station que je connais pourtant un peu et qui m’avaient paru fort sympathiques. En tant que prestataires privés, ont-ils reçu des directives ? Font-ils preuve d’initiatives ? Suivent-ils par habitude les mêmes directives que dans les autres lieux où ils travaillent ? Ou alors les préjugés et l’image qu’Elvis et les siens véhiculent, entraînent assez naturellement des traitements différents ? Ce ne serait pas la première fois qu’Elvis et ses amis en seraient victimes.

Dans le cadre de notre enquête sur le quartier de la porte d’Aubervilliers, nous aurions dû commencer ce travail d’approche plus tôt, pour éviter des situations comme celle-ci. Pour éviter de fermer, sans le vouloir les frontières de notre espace. Les relations de voisinage ne sont pas rendues aisées par l’aspect temporaire de nos installations, car nous avons bien là ce point commun : l’occupation éphémère de ce territoire.

On a tous le droit de vivre sur cette terre. Y’a que les hommes qui font les grillages, les frontières. Le bon-Dieu il a pas créé de grillages sur Terre, hein. Y’a pas de frontières !

 

« Les Roms c’est comme les rats »

Le gérant de Raboni nous dit « Ils ne sont pas raisonnables, ils ne sont pas si dangereux mais c’est insalubre et ils foutent rien ! Ils amènent les rats avec eux ». Un membre de la Station confirme la présence des rats (en y mettant plus de forme).

Alors que je m’adresse à une jeune femme, elle m’éclaire sur leurs conditions de vie. L’hygiène est une de leurs principales difficultés au quotidien. Ils vivent en partie dans leur véhicule et en partie dehors. Il n’y a souvent pas d’eau, ni électricité, ni même de toilettes. Ils utilisent parfois les toilettes publiques du centre commerciale du Millénaire, mais Jeanne Robet nous explique que là aussi l’accueil est à revoir. Les hommes remplissent des bidons à plusieurs dizaines de mètres de leur campement et ils se lavent, sans savon, dans les camions. Ça explique les quelques plaintes à leur égard que nous avons relevées lors des conversations avec les gens du quartier. Certains rajoutent même, « là où il y a les Roms, il y a aussi les rats ! Ils sentent mauvais et sont sales, y’a des déchets partout ! »

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De l’autre côté de la rue, Frances, une jeune femme, agent de la propreté urbaine, nous fait part de son expérience :

– « Ils essaient tout le temps de nous piquer nos sacs en plastique qu’on met dans les poubelles sur la voie publique ! Dès qu’on a le dos tourné ils nous les prennent. Parfois quand on en a beaucoup on leur donne, mais c’est pas toujours possible.
Pour faire quoi les sacs ?
– Bah, pour leurs déchets. Ils m’interpellent parfois quand je suis ici, pour que j’aille nettoyer sur le trottoir en face où ils sont souvent (elle me montre le trottoir juste devant la Gare des Mines) mais moi je bosse pour le 19e, et en face c’est le 18e arrondissement, je peux pas, j’ai pas le temps et je suis pas payé pour ça… »

Apparemment, les différents pouvoirs publics rencontrent beaucoup de difficultés dans la gestion de cet espace morcelé. La mairie du 18e a dépensé des fortunes en bennes et en vigiles (pour protéger les travailleurs) mais au quotidien, les différents services de la ville, sécurité et propreté, se marchent sur les pieds sans réussir à trouver une solution durable. Encore une fois, les délimitations territoriales limitent les marges de manoeuvre et servent aussi peut-être de prétexte. En tout cas, pour eux aussi la cohabitation se passe finalement plutôt bien. A force, les services de nettoyage et les familles se connaissent et se saluent parfois.

De toute façon, vous savez, y’a pas qu’eux hein ? Je viens de finir mon service, si je repasse dans 1h c’est aussi sale qu’avant mon passage et c’est comme ça tous les jours. Y’a des gens comme vous et moi aussi. Plus personne ne respecte son propre espace de vie.

Les déplacés

Les familles de ce groupe-là, se sont faites évacuer plusieurs fois au cours des derniers mois. 

Mais ils reviennent. Le gérant de Raboni s’en étonne amusé : « Je ne sais pas pourquoi ils restent au niveau du rond point. On a beau les virer ils restent tout le temps dans ce coin làEux c’est des coriacesOn a fait venir la police et la sécurité de la ville de Paris pour les évacuer. Il y avait des mecs en gilets pare-balles et en armes pour surveiller ». Je me demande si c’était bien nécessaire. Mais pourquoi reviennent-ils malgré les expulsions incessantes ? Il y a d’autres endroits ? D’autres villes même, où ils pourraient s’installer…

Eux c’est des coriaces.

En effet, depuis 2012, on assiste à une intensification de la politique d’expulsion des Roms dans les communes en périphérie de Paris. Pourtant Elvis nous dit « Ici, on connaît et on nous connaît. Ça fait longtemps que la famille est dans le coin. Et puis à Paris il y a du travail. En Roumanie je gagne 20€ par mois comment je peux nourrir ma famille ? La ferraille en Roumanie, ça marche pas. Ici au moins c’est 6 centimes le kilo de ferraille et je peux me faire jusqu’à 20€ par jour et envoyer l’argent à la famille. ». Il y a aussi la Croix Rouge et certaines associations qui leur donnent à manger et de quoi se couvrir en prévision de l’hiver. Mais tout le monde ne voit pas les choses du même œil : « ça contribue à les maintenir sur place » se plaint-on.

Zoom sur la Porte d’Aubervilliers. Mise en lumière des problématiques de territorialité et les différents campements Roms sur les 10 derniers mois.

Maya une autre femme du groupe ajoute « Madame, que quelqu’un nous donne un terrain pour qu’on vive. On construit des cabanes, on achète caravanes et on se pose. Nous, on peut même pas vivre tranquilles. Tout le temps la police qui vient. Jamais de maison, jamais de travail, toujours la police à cause de la ferraille et la mendicité. Quand on appelle le 115, ils répondent pas pour nous : “C’est des roumains ? – Oui. – On vient pas !” ».  

Pourtant il y a des associations, des organismes d’aide au logement, des « villages d’insertion Roms » qui œuvrent et soutiennent ces populations (en proposant bien souvent à quelques familles sélectionnées un hébergement sur des terrains clôturés et surveillés). Depuis 2005, la Région a consacré plus de 1,3 millions d’euros à une politique d’intégration ambitieuse des populations Roms. Mais alors, sont-ils moins « intégrables » que d’autres ? Ou peut-être que ce qui leur ai proposé ne leur convient pas ? Comment se fait-il que ces familles vivent dans des situations si précaires et éphémères ?

Le directeur de Raboni s’attendrit parfois dans son discours et soulève le fait que leur situation est compliquée et qu’ils sont quand même dans la rue : «  ils n’ont nulle part où aller… et en même temps je vais être clair, personne n’en veut ». Je me disais aussi.

 

« La police est débordée à Aubervilliers, ils s’en foutent de nous »

Alors que la police est envoyée deux fois par semaine au niveau du rond point, nous interrogeons les commerçants du quartier qui peinent, quant à eux, à assurer la sécurité de leur zone de travail.

La zone marchande

La zone marchande

Parmi les commerçants de plusieurs magasins différents, le son de cloche est le même. Apparemment, peu de problèmes, personne ne s’est plaint d’agression verbale ou physique. Par contre on nous explique que dans la zone des grossistes ils ne sont pas bien accueillis. Ici aussi leur réputation les précède. Les commerçants bloquent généralement l’entrée de leur boutique aux femmes et aux enfants facilement reconnaissables.

En réalité ce qui les préoccupe le plus ce ne sont pas tellement les Roms et les petits vols. Ce sont surtout les braquages et les vols à l’arrachée avec violence. Ils sont décrits comme des “bandes organisées en casque et en TMax (Scooter)”. Plusieurs d’entres eux nous disent : « Par contre attention, ceux qui volent en scooter, c’est pas des Roms. Du tout. C’est des pros. Vous ne verrez pas un Rom arracher des sacs. Pas ici. Peut-être dans Paris mais pas ici. ». Les commerçants ont d’autres problèmes plus graves à gérer. La zone marchande s’étale sur plusieurs hectares et regroupe quelques centaines de magasins de grossistes et de dépôts. Les clients viennent de l’étranger avec souvent beaucoup de liquide, à cause de problèmes de transferts bancaires. Du coup, il y a de nombreuses agressions et braquages. Ils se plaignent globalement tous du manque de sécurité de la zone malgré la présence des caméras et de vigiles. On observe une baisse de « 40% du chiffre d’affaire par rapport à l’année dernière » nous confie un commerçant, car les vols et agressions font fuir les clients étrangers. Le terrain appartient à l’office ICADE, mais « ils protègent surtout les plateaux télé, tout ça » nous dit David, un autre commerçant.  « La sécurité d’ici, ils sont nombreux. Soit ils ne font pas très bien leur travail, soit ils reçoivent un billet pour fermer les yeux. Il n’y a pas mille solutions. Il y a des gens qui surveillent, il y a des caméras partout. Et pourtant les braquages ne diminuent pas.».

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Le voisinage de la station comporte majoritairement des commerces chinois qui eux aussi subissent les vols et les violences, Huan, une des commerçantes nous confie que ça ne se fait pas trop de porter plainte dans sa communauté. Lorsqu’on l’interroge elle baisse la voix et nous confie : « vous savez il y a plusieurs raisons : certains sont vieux, d’autres n’ont pas de papiers, certains encore ne parlent pas très bien français… Et puis on n’aime pas trop faire des problèmes, on prend sur nous ». Mais ce qui les dérange globalement les commerçants, c’est le désintérêt de la police : « Comme au commissariat ils ont au moins vingt plaintes par jour d’Aubervilliers, ils s’en foutent un petit peu de nous. Y’a pas de suite. Ils en ont marre vous voyez ? Du coup ils font plus rien » nous raconte un autre commerçant. On apprend par ailleurs qu’il n’y a pas non plus de plaintes contres les familles Roms mais plutôt contre les nuisances sonores d’une certaine « boîte de nuit » dont les « boum-boums » des basses traversent le voile sonore du périphérique pour atteindre les quelques logements de l’autre côté du rond point. Si dans les cas de nuisance et de délinquance les Roms ne sont pas en cause, pourquoi donc s’obstiner à les évacuer au détriment d’autres priorités ?

Dans tous les témoignages que nous recueillons, il n’y a ni colère, ni haine envers les familles roms. « C’est difficile leur vie et tout ça mais… je sais pas. Faut trouver une solution mais au niveau macro, et ne pas se focaliser sur eux. J’espère que vous allez permettre de trouver une solution, que vous allez amener ce sujet. Comme ça ils vont trouver une solution à ça au lieu de s’occuper du Burkini, et tout ça là ! ». Effectivement le problème est ailleurs. 

Cet article s’inscrit dans le cadre du projet réflexif de Noise sur la Porte d’Aubervilliers. Lisez le portrait historique du quartier, et notre expérience en tant qu’association culturelle occupant les lieux de façon éphémère. 

 


Texte : Tara Mousavier
Photos : Samuel Cortès

[1] La Station – Gare des Mines est présentée par le Collectif MU dans le cadre des Sites Artistiques Temporaires, démarche initiée par SNCF Immobilier. Avec la participation de Hydropathes, Atelier Craft et Berlinons Paris.

[2] Les familles que nous avons rencontrées sont originaires de la banlieue de Bucarest, en Roumanie. Ils parlent donc le roumain et ne font pas de réelle différence entre le Romani (langue parlée par les communautés Roms) et le Roumain. Pour eux, la question de l’appartenance à un lieu ou à une communauté dite « ethnique » ne se pose pas. Ils viennent de Roumanie, ils sont roumains.

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