Les dynamiteurs d’indifférence

Alors qu’ils se produiront le 14 mars prochain sur la scène du 6b dans le cadre de notre tout premier festival « Le Bruit de la Ville », les furieux frères MC Hi-Tekk et Nikkfurie, épaulés par Dj Fab, restent aujourd’hui une référence dans le Hip-Hop français. Outre sa propulsion au grand public avec leur cultissime « Thé à la Menthe » en 2006, le groupe s’est fait une place sur la scène rap grâce à des prises de risque artistiques et intellectuelles extrêmes en tout genre, comme notamment son rapport décomplexé et avant-gardiste avec la musique électronique. A des années lumières des postures d’authenticité, d’obsession commerciale ou de clash Youtube,  petit portrait haut en couleur (pour daltoniens) de ces geeks de la musique bien dans leur délire.

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Face à la disquette de l’authenticité, le terrorisme intellectuel de Kourtrajmé

« A la base le Hip-Hop est juste une expression de personnes qui ne pouvaient s’exprimer, d’où la confusion entre l’art et le message social. Si quelqu’un veut rajouter un message ou sa connerie, c’est son problème, mais l’aspect artistique doit primer sur le message « j’existe ». Ce qui compte, c’est avoir un univers particulier, avec un son, un flow et un champ lexical particuliers et propres. Tout ça, c’est ce qui fait l’essence d’un groupe » dès le début, Hi-Tekk n’y va pas par quatre chemins quand il exprime son exaspération quand nombreux de ses confrères – jugés médiocres – se prennent pour des représentants politiques des banlieues, estimant même que « la plus grande des disquettes reste celle de l’authenticité. Une génération s’en croit garant, mais au final ils n’ont pas de message ».

En activité depuis 1996, La Caution n’a sorti que deux albums, mais reste toujours autant estimé dans la scène Hip-Hop, et cela s’explique notamment par une identité forte, libre et extrémiste tels  des terroristes intellectuels doués de folie réfléchie n’hésitant pas à utiliser les armes de l’absurde pour faire sauter la pensée unique et la bien-pensance ambiantes. Par exemple, à défaut de jouer la carte de la victimisation pour dénoncer les préjugés et amalgames dont pâtissent les musulmans des quartiers dans la décennie post-11 septembre,  le groupe n’hésite pas à pondre Bâtards de barbares, la version initiale hardcore du Gentiment je t’immole de Mai Lan qui reste un concentré de violence verbale et visuelle. Du propre aveu d’Hi-Tekk, les paroles sont flinguées, la narration inexistante et la connerie sans limite, propres à la folie artistique de leur collectif Koutrajmé. Mais à aucun moment le groupe ne regrette cette prise de risque, qui s’inscrit parmi tant d’autres, ni s’est posé la question des répercussions sur la suite de leur carrière. Au contraire, comme le confirme Hi-Tekk, c’est cet extrémisme qui les définit « Je n’en ai rien à foutre d’exister par le rap. Je préfère me définir en tant qu’artiste, et ce qui compte, c’est ce qu’on va léguer musicalement« .

 thé à la menthe

Du lit-superposé a la scène, complicité fraternelle et complémentarité technique

Car la force de La Caution, c’est que malgré un marathon de concerts, notamment entre 2005 et 2010, ses membres ne vivent pas intégralement du rap. Hi-Tekk est aussi dans la réalisation audiovisuelle, Nikkfurie dans la production musicale, DJ Fab organise des évènements avec Hip-Hop Resistance, ce qui leur permettent de narguer allègrement les lois du marché. « Si je passe sur Skyrock, je passe sur Skyrock. Je peux passer sur « Radio Enfant », je n’en ai rien à foutre. Après si je dois adapter ma musique en fonction d’un certain public, là c’est autre chose. Ce n’est pas à la masse de dicter la musique quand elle ne la comprend pas, c’est  aux artistes de le faire« . conclut Hi-Tekk.

La Caution respire la créativité, la remise en cause permanente. Malgré des personnalités et des egos très forts – selon le propre aveu de Hi-Tekk « rare sont ceux qui s’entendent réellement dans le rap » – la complicité et la complémentarité entre les deux frères est bien le ciment de la longévité du groupe. « On a grandi dans la même chambre, la même cité et la même ville pendant près de 30 ans. On se comprend sans se parler, notamment en studio, ou si l’un des deux fait de la merde, le regard de l’autre se suffit à lui-même pour faire rectifier le tir. On ne peut pas tricher entre nous« . Sur le plan technique, Nikkfurie reste avec Dj Fab le gardien du temple au niveau des productions, Hi-Tekk de son côté détonne toujours : le vocabulaire magnifié par un phrasé irréprochable. « Je suis toujours à l’aise entre les temps et les contre temps. Mon flow percute sur des rythmes binaires. A l’époque tout le monde rappait sur du 90bpm. Les vitesses communes nous amènent à des flows communs. Il faut s’affranchir de la technique pour créer ton propre univers. Dans la perception d’une manière générale, on place les rimes en fin de ligne, alors que l’expression du rap est beaucoup plus riche que cela. Tu peux aussi placer par des accidents bien pensés qui décalent ton pattern rythmique. Je ne trouve rien de plus chiants que des rappeurs dactylographiques« .

L’expérimentation électro

Alors que ses influences artistiques sont diverses (entre le blues et les musiques arabes, sans oublier celles des diverses nationalités issues du collectif Kourtrajmé), force est de reconnaître  que La Caution reste, à l’instar d’un Grems trop souvent incompris, l’un des pionniers à être allé creuser sur les mines de l’électronique.  Hi-Tekk raconte : « On était considéré comme des extraterrestres par des autres rappeurs. Ils ont mis 10 ans à comprendre ce qu’on faisait et le faire eux-mêmes. Les conneries comme des structures de flow, en double-time, on le faisait déjà en 2001-2002« . Alors que selon lui, cette ouverture s’inscrit dans un processus organique logique « A part les groupes authentiquement acoustiques, le rap a inspiré toutes les autres musiques. Des techniques d’échantillonnage au traitement sonore, toutes les musiques sont en interconnections constantes« .

Caution

En fait, la frilosité de certains de leurs confrères n’est pas propre au rap, mais plutôt à toutes communautés artistiques, où les luttes d’influences confinent au politique. « Dans le rock t’as Radiohead, Police et BB Brunes. Le rap est aussi pluriel que cela, avec une expression cannibale de musique pour générer quelque chose d’inattendu à la base. Le problème c’est que certaines personnes dotées d’un instinct grégaire veulent imposer un certain conservatisme de leur mode de 5 ans« .

Geeks artistiques avec univers évolutif

Alors qu’aller enseigner le rap dans les MJC n’est pas trop leur truc, les membres de La Caution préfèrent transmettre leur culture via leurs émissions respectives, Underground Explorer sur Générations 88.2 et Les Cautionneurs sur Le Mouv’ , lauréate du Irmaward Hip Hop en 2012. Entre les classiques old school aux dernières mixtapes dénichées d’un quasi-inconnu, en passant par du mainstream remixé, leurs playlists éclectiques nous permettent de comprendre les sources de leurs univers en constante évolution. A ce sujet, les deux frères s’expliquent au Irma (centre d’information et de ressources pour les musiques actuelles) « Nous n’avons pas de critères particuliers pour la préparation de nos émissions. Ainsi un Run DMC peut succéder à un Lil Wayne avant d’envoyer un Antipop Consortium… ou même un Bob Dylan ! A l’instar d’un Eazy-E qui était un Hip-Hoper qui ne passait que de la soul/funk à son émission de radio sur KKBT à l’époque. Le concept c’est d’être une émission Hip Hop généraliste qui projette un regard Hip Hop sur la musique en général car jusque-là, la plupart des émissions radios sont animées par des gens issus d’autres genres et qui « passotent » les quelques titres de Hip Hop « sympathiques » du moment« .

Rejet de la mode, dénonciation d’imposture intellectuelle comme la disquette de l’authenticité, curiosité permanente pouvant aboutir à de nouvelles expérimentations extrêmes… La Caution démontre qu’à bien des égards il reste simplement un groupe de geeks artistiques avec un univers en constante évolution, que ce soit du diggin’ au processus de création. Alors que son frère est capable d’être un rat de studio 24h sur 24h, Hi-Tekk estime que « tel un chercheur, j’ai une vision complètement mathématiques de l’art. Parfois ma technique est cryptique. On a parfois 50 flows dans le même morceau. Tout en voulant faire passer mon message, on ne veut pas le  dire pour tout le monde, car on fait appel à l’intelligence de l’auditeur« . Et on les en remercie.

Manouté

Cliquez ici pour plus d’informations sur le concert de la Caution dans le cadre du Festival « Le Bruit de la Ville ».

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