« Tout est politique, mais tout n’est pas négociable » Dégaine ton Style – Part. 3

Dégaine ton Style. Tu ne croiseras pas un gars aux Ulis qui n’ait pas une histoire à raconter sur DTS, les concours de rap organisés dans la ville au début des années 2000. Il y a participé. Ou bien il connaît un mec qui y a clashé. S’il est jeune, il aura vu les cassettes. S’il est passionné, il te sortira les phases devenues des classiques d’initiés. Mais au-delà de battles qui ont marqué toute une génération, Dégaine ton Style a laissé son empreinte sur la ville. Impossible, en écoutant Fik’s Niavo, l’un des créateurs et plume armée de DTS, de ne pas entendre son message : « tout est politique. » Alors on a essayé de vous raconter ce petit bout d’Histoire.

Hier (PART I), on vous parlait de la naissance et de l’enfance du projet dans le contexte ulissien. Hier (PART II) encore, on se souvenait de son adolescence bruyante et explosive. Aujourd’hui, on termine cette trilogie en vous racontant l’âge adulte qui mêle combat et passion posée, toujours sur la même ligne : œuvrer pour ses quartiers.


Après le second Dégaine ton Style, les attentes sont grandes pour la troisième édition. DTS #2 a fait beaucoup de bruit et depuis, Sinik a explosé. Tous les regards sont braqués sur Les Ulis et sur le Radazik.

Fik’s Niavo est jeune, il est un peu dépassé par ce déchaînement de passions. Il a lancé Dégaine ton Style deux ans plus tôt avec la volonté de réunir, de fédérer. De mettre la ville et surtout ses rappeurs en lumière. Et ça a fonctionné. C’est maintenant Paris qui vient en banlieue, chez lui, à une heure du centre de la capitale.

Il comprend cependant que les gens ne captent pas la vision politique derrière ce concours. Dégaine ton Style #3 se prépare mais avec moins de cœur que les deux premiers. Fik’s sait que le projet perd en âme et en spontanéité pour gagner en renommée. Alors qu’il est en train de monter DTS #3, il est approché par M6, MTV…  « mais le business a cette tendance à tuer l’âme à mesure qu’il fait grandir un projet. »

En plus, depuis DTS #2, Sinik est devenu très connu. Fik’s le sait, le risque c’est que les rappeurs soient beaucoup trop préparés et que le tout perde en spontanéité. Or son but n’est pas de faire de DTS un incubateur à rappeurs, mais un espace d’ouverture et de liberté pour la culture rap au sein d’une cité enclavée du 91.

L’esprit de DTS #3 est un peu différent de celui des années passées. Il faut refuser plus de candidats qu’à la deuxième édition, le public a encore grossi. Une constante toutefois, le gérant du Radazik a posé un RTT.

De son côté, Fik’s fait le même travail d’ouverture auprès des MCs des quartiers et d’autres villes que pour les éditions précédentes. Il fait passer des pré-sélections, comme à Aladoum (Massy) qui lui sort une impro et est retenu direct’. Dans le jury, on retrouve Sadik Asken et Fik’s fait à nouveau venir une femme, T-Miss, animatrice sur Générations.

Le jour J, en plein mois de décembre 2004, ce que les organisateurs anticipaient se vérifie. Tout est devenu plus pro. « Le trois était plus beau gosse, on avait mis de la lumière, des gars étaient venus filmer. C’était plus pro mais l’ambiance était différente. » Beaucoup de MCs sont trop préparés, ils cherchent la performance plutôt que la fougue. Gyver se souvient même de l’un d’entre eux. « Y’a un gars qui était venu avec ses notes et ses lyrics… le gars s’est fait tuer ! Il a pas capté quoi. »

Da’Pro, qui avait 14 textes de côté, se heurte à une instru de Royce da 5’9 au BPM plus lent que ce à quoi il s’attendait. « Je voulais balancer une cartouche, j’ai balancé une boulette de papier. »

Il y a aussi des surprises, comme le battle de Philemon, MC de Nantes connu pour ses impros, contre Aladoum, tout jeune rappeur de Massy qui y fait ses premières armes. Et les anciens comme comme Grödash ou Scar Logan sont là pour assurer.

Dégaine ton Style #3, Scar Logan vs SK Mikaz

Depuis les éditions précédentes, les MCs et leurs battles sont devenus des références. Quand il affronte Scar, Popo reprend ce flow sorti de nulle part face à Djon, dans DTS #2. Pour l’anecdote, Aronstrong le citera également face à Guizmo quelques années plus tard, dans l’un des premiers Rap Contenders.

Scar Logan survolera la soirée. Après s’être fait sortir au premier tour sur le premier Dégaine ton Style, pour lequel il ne s’était pas du tout préparé, il veut faire mieux sur le second. Il fait un battle mythique contre Djon mais arrive en finale à court de texte et perd face à Sinik. Alors pour la troisième édition, il a ses huit textes, il est prêt. Scar Logan impose son style et remporte l’édition.

Les Ulis, dégaine ton style

Scar Logan, Massy, septembre 2017 © Yveline Ruaud

Mais après DTS #3, des critiques commencent à se faire entendre : trop d’entre-soi, trop ghetto, trop de private jokes liées à l’isolation des Ulis. Encore une fois, beaucoup de gens ne comprennent pas le message derrière l’ancrage territorial du projet. Les propositions et tentatives de récupération sont nombreuses. « Eh, t’es pas chaud pour organiser DTS #4 ? À Paris ? Avec un autre public ? » Pour Fik’s, c’est hors de question. L’idée première était de mettre Les Ulis et surtout ses jeunes talents en avant. Pas d’organiser une énième soirée rap sur Paris.

Alors il décide, en accord avec les autres, d’arrêter Dégaine ton Style. « J’ai pris un chèque avec lequel j’ai ramené toute la cité à l’Hippopotamus de Bastille. » L’histoire s’arrête là. « On a vécu la businessification du rap. »

« Je ne rappe pas pour rester neutre. »

Après Dégaine ton Style, le prochain objectif de Fik’s, ce sont les élections municipales de 2008 dans lesquelles il se lance avec son ami P.Kaer. Il veut aller plus loin, il ne conçoit l’artistique que comme un outil au service de son engagement. « Je ne rappe pas pour rester neutre. »

Son parcours est celui d’un artiste militant. Ou celui d’un militant qui fait de l’art. « Je n’ai jamais fait les choses pour être connu. » Ce qu’il veut, c’est impacter directement plutôt que de faire des millions de vues.

Alors en 2006, lui et P.Kaer rejoignent la liste de La Maison Ouverte, une liste citoyenne ouverte, autonome et qui n’est affiliée à aucun parti. Fik’s a un véritable attachement au 91 et veut conscientiser les quartiers populaires. Ça passe par ses textes et par une prise de position politique. « Je l’ai fait pour ma famille, pour mes potes, pour ma ville. »

Fik’s Niavo les Amonts, Les Ulis, dégaine ton style

Fik’s Niavo, Les Ulis, septembre 2017 © Fiona Forte

Au final, P.Kaer et lui font 4,9 %. Il ne leur manque que 8 voix pour atteindre les 5 % et le remboursement des frais de campagne. Mais beaucoup de jeunes votent pour la première fois et ils ont écrit des big ups sur leur bulletin. « Lourd » ou « la famille ». Alors certes, ces bulletins ont été comptés comme nuls mais pour la première fois aux Ulis, des gars de quartiers se sont déplacés pour voter.

Cette toute petite victoire leur permet de se faire un tout petit peu entendre par la Mairie, en pleine période de rénovations urbaines et de re-logements sociaux. Depuis les années 80 où Les Ulis comptaient un peu plus de 28 000 habitant.e.s, la population a diminué pour se stabiliser vers les années 2010 autour de 24 000 habitant.e.s. Il est difficile d’en connaître précisément les raisons : insécurité, manque de transports ou programmes de rénovation urbaine et les relogements qui ont suivi. Aujourd’hui, la ville a fait peau neuve, le Radazik a été détruit et les derniers programmes de rénovation doivent s’achever en 2019. Depuis la création de la Communauté d’Agglomération Plateau de Saclay (CAPS), en 2002, le service de bus s’est aussi lentement amélioré.

Mais en 2008, la question du réaménagement est au coeur des débats dans la ville. Fik’s et P.Kaer se sentent particulièrement concernés, ils font partie des familles dont les bâtiments ont été ou sont amenés à être détruits dans les quartiers de la Daunière et des Amonts. Alors ils réclament des infrastructures, que la Mairie investisse pour développer la culture au sein de la commune.

Passerelle les Amonts, Les Ulis, dégaine ton style

Passerelle des Amonts, Les Ulis, septembre 2017 © Fiona Forte

L’attention médiatique générée par Dégaine ton Style pousse les politiques à s’intéresser au potentiel musical des Ulis, tout comme le succès avant eux de footballeurs comme Thierry Henry ou Patrice Evra a permis de développer les infrastructures sportives de la ville. Les artistes et les sportifs sont devenus malgré eux un levier politique. La Mairie décide, en 2009, de la construction d’un studio d’enregistrement qui verra le jour 3 ans plus tard.

De son côté, Fik’s continue son combat. En 2009, il rejoint la liste Émergence d’Almany Kanouté. Il s’agit là encore d’une liste citoyenne ouverte à tou.te.s, qui n’est affiliée à aucun parti. La liste obtiendra 14 000 voix aux élections régionales de 2010.

En 2014, le MC militant crée le collectif Rezus avec Almamy Kanouté et Farid L., en réaction au traitement médiatique des minorités, que ce soit en Ile-de-France comme à l’international. Il est fatigué de voir que l’on ne donne jamais la parole aux concerné.e.s, à ceux pour qui l’actualité est un quotidien. Il veut une plus grande représentativité, une diversification des points de vue dans les médias.

Arrivent les attentats de Charlie Hebdo en janvier 2015 et s’ensuit un déferlement des médias sur les quartiers populaires. Une fois encore, le traitement qui en est fait le révolte. En réaction il réalise avec le collectif Rezus Allo Marianne Bobo, un documentaire dans lequel il montre la perception des attentats et de leur impact sur le traitement des minorités par les enfants du collège Aimé Césaire aux Ulis, anciennement collège des Amonts.

En 2009, il ajoute une casquette à sa street collection et monte le label Kartier Général avec P.Kaer. Ils sont rejoints en 2013 par Mathos puis en 2016 par Templar, qui y sort une mixtape en juin 2017. Aujourd’hui, Fik’s travaille à un nouvel album au titre prometteur, Feuilles blanches, Encre noire, ainsi qu’à un nouveau projet de documentaire.

« Le rap était un hymne, il véhiculait notre message »

Fik’s ne regrette pas d’avoir arrêté Dégaine ton Style. Il ne fait pas de compromis. « Tout est politique. Mais tout n’est pas négociable. » Dès qu’il a perçu le risque de récupération, que l’on s’approprie ou que l’on cherche à dénaturer son travail à lui et à ses amis, il a tout stoppé.

A l’époque, les gens des Ulis n’ont pas compris. C’était une fierté dans la ville. L’équipe aurait pu continuer sans lui mais personne ne le sentait. Gyver Hypman le résume : « Fik’s, c’est la clé de voûte. Moi je suis le troubadour, le daron c’est lui. »

De la même façon, les gars ne se voient pas refaire Dégaine ton Style aujourd’hui. La nostalgie c’est pas pour eux et l’idée de le faire ailleurs, avec des rappeurs qu’ils ne connaissent pas, dans un truc « beau gosse… » ça ne les intéresse pas.

Après tout, ils ont réussi à faire ce qu’ils avaient en tête. Après la seconde édition, le regard des gens a un peu changé sur la ville. Déjà, ils en ont entendu parler… Fik’s a réussi son pari de placer Les Ulis sur la carte du rap français.

Toute cette histoire n’a pas fait changer la position de la Mairie sur l’offre culturelle. Elle a investi un peu, mais un peu tard. Le premier studio d’enregistrement n’a ouvert qu’en 2011, près de 10 ans après que le vivier musical de la ville se soit révélé et que Sinik ait explosé.

Ce qu’il reste aujourd’hui de Dégaine ton Style, c’est un bruit dans la ville né de l’identité des protagonistes qui ont créé presque malgré eux le petit mythe urbain d’une génération aujourd’hui trentenaire. Comme dit Specta, « le rap était un hymne, il véhiculait notre message. » Le message des quartiers français où il a grandi.

Des potes, des beats et un bar au coeur des cités

Myst aux platines avec son choix de beats classiques « ultra new-yorkais, ultra thug ». John Steell dans la gestion de la logistique et du son. Gyver, la passion, l’animation et les frissons. Et Fik’s Niavo, la vision. Malcolm Fik’s comme ses amis le surnommaient dans son quartier, celui qui a insufflé le message politique et social dans le projet. « L’amitié et la confiance qu’on avait entre nous transparaissait à mort dans l’identité de DTS. »

On a pu comparer DTS au premier Loft Story. « On ne savait pas ce que ça allait donner, ce qui se passerait après. Ça a créé des réputations, des légendes. Les gars n’étaient pas conscients du monstre qu’ils faisaient naître avec ces clashs. » Pour Aladoum, qui a depuis enchaîné les concours de clash et d’impro, « DTS, c’est le fondement du “un contre un” en France. Chaque battle a sa marque, mais DTS est particulier parce qu’il était organisé en plein milieu de la cité. Venir rapper dans le ghetto, tout le monde n’est pas prêt à le faire. Ça, c’était leur univers. »

Et les quatre organisateurs eux-mêmes le revendiquent, « il n’y a pas un seul clash français qui n’ait pas indirectement cité DTS à un moment. Il y a eu des duels d’anthologie comme Scar Logan contre Djon, Sinik contre Hulk, Kizito contre Chris du 92… C’étaient les New-yorkais français, c’étaient des Américains qui rappaient en français, c’était du génie rapologique ! »

Avec le bruit que ces gars-là on fait, Paris a compris qu’il y avait « un monde de l’autre côté du périph’ ». Les Ulis se sont entrouverts vers l’extérieur, et l’extérieur a tourné son regard vers Les Ulis. Les gens ont découvert une enclave pleine d’énergie et de jeunes MCs, l’école des Ulis qui se « tape des yep », rappe et découpe tout en assonances.

Alors finalement, ce qu’il faut retenir ? « C’est que tout ça n’aurait jamais pu être fait sans amour. Une amitié solide. Parce qu’investir sur le bâti c’est bien, mais investir sur l’humain c’est mieux. » Encore aujourd’hui, ce motto demeure en filigrane de chacun de leurs projets.

Comme le dit Fik’s, « je me dis pas que je suis arrivé. Je me dis on continue. »


Texte : Yveline Ruaud
Photo de couverture : Fiona Forte

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