Paris au prisme de ses cinémas, une autre manière de cartographier la ville

Passants devant cinéma 2004

Les pratiques spatiales des publics de cinémas parisiens dessinent une géographie passionnante. Exprime-t-elle le désir de voir un film en particulier, ou simplement de se « rendre au cinéma » ? Qu’est ce qui dispose à traverser la ville plutôt que sa propre rue ? Avec près de 90 cinémas et plus de 400 écrans rien qu’à Paris, les choix sont nombreux. Quelque chose tient du mystère, celui du cinéma d’élection.

Passants qui passent

Passants pris depuis le cinéma le Majestic (Bastille)

Le 10 novembre 2015, le cinéma la Pagode, coeur battant des cinéphiles du Quartier Latin, fermait ses portes. Plusieurs années d’un feuilleton judiciaire opposant la propriétaire des lieux et l’exploitant avait finalement eu raison du temple de la rue de Babylone. Dans l’attente d’une réouverture éventuelle et d’un rachat salutaire qui permettrait de financer les travaux, rideau. On se souvient du cri éperdu des dévots, qui avaient vécu des heures frissonnantes dans cette chapelle, et à qui on supprimait brusquement l’autel.

Le jardin japonais de la Pagode (Quartier Latin). Source : Jean-Pierre MULLER/AFP

Un lieu à part

L’histoire du lieu, romanesque à souhait, ne se raconte plus dans ce quartier qui la connaît par coeur. 1896, la Belle Epoque, les calèches sur le pavé, les verrières Art Déco du Bon Marché. Le gérant du grand magasin, guère avare de gestes grandioses, offre à sa femme la plus insolite des salles de réception : une véritable pagode chinoise au coeur du 7e arrondissement, sertie de boiseries, de vitraux et de fresques murales. Une toiture en forme d’épi sous laquelle bruisse la fontaine d’un jardin japonais, constellé de mosaïques. Deux lions de bronze enserrés par les bambous qui s’abritent sous l’auvent d’une fantasque terrasse. Le japonisme est en vogue.

Salle de bal devenue sanctuaire du cinéma d’avant-garde, l’édifice traverse les époques, se dérobant plusieurs fois aux funestes projets des promoteurs qui rêvent d’y faire pousser un parking ou un McDonald’s.

Où les spectateurs de la Pagode ont-ils trouvé asile depuis la fermeture ? Tout cinéphile s’étant déjà perdu dans le Quartier Latin sait bien qu’il s’y trouve en continent enchanté. Les passants amateurs de cinéma confidentiel citent les salles Art et Essai environnantes : « le Saint André », le « Champo », « Les Trois Lux » : « des noms de comptines pour enfants ! », rient l’un d’eux.

Géographie de spectateurs

La pratique spatiale des publics est une science obsédante pour les « gens du cinéma ». Parce qu’elle contribue à déterminer ce que le jargon filmique appelle le plan de distribution, la profession spécule sans cesse sur l’identité de celui qui franchit la porte. Qui est-on, quand on se rend ici plutôt qu’ailleurs ? Et à quelle heure ? Veut-on voir un film fleuve en version originale aux Parnassiens ? Ou remonter la rue de Rennes pour se faire une toile aux 3 Luxembourgs ? Chaque fois qu’un spectateur accomplit ce mouvement spontané de la rue vers la salle, il est mû par un comportement aussi dissécable qu’irrationnel. Ces interrogations commandent les stratégies des opérateurs de l’ombre, faisant la pluie et le beau temps pour le public et les exploitants.

Grégoire

Parole de spectateur. Grégoire, croisé à la Clef, a été voir Les garçons sauvages. Il préfère aller au cinéma près de la fac plutôt que vers chez lui, « sinon, le trajet du retour est trop rapide, ça ne laisse pas le temps de “décanter le film”. »

L’Arlequin est un cinéma intercalaire, à équidistance de Saint-Germain et de Montparnasse. Sorti de terre dans les années 30 sur un emplacement dédié à un projet de centrale électrique, il reçoit son nom définitif dans les années 60, imaginé par le réalisateur Jacques Tati. Un sobriquet égayant, facétieux, insolent, comme son saint patron. Cet écrin de 3 salles se trouve justement dans l’axe de la Pagode, dont il a récupéré certains spectateurs – des habitants du quartier, pour la plupart. Ceux qui le fréquentent avouent décider de quel films ils vont voir en fonction de ce qui s’y joue : s’ils convoitent un film en particulier et qu’il n’est pas à l’affiche, ils sont prêts à faire un trajet de grandes occasions jusqu’au Gaumont Parnasse, ou bien aller voir du côté d’Odéon. Mais pour beaucoup, il s’agit moins d’aller voir tel film que se rendre dans leur cinéma.

Sylvie, spectatrice

Sylvie, a ses habitudes au Christine 21, dans le 6e. Plutôt gourmet que gourmande, elle préfère un choix de films limité dans un petit établissement plutôt que tergiverser sans fin devant le catalogue Allociné.

Chaque semaine, les cinémas environnants s’engagent dans une compétition féroce qui consiste à disputer l’obtention des films aux concurrents. L’enjeu est de taille. Paris a beau être mieux loti que le reste de l’hexagone, seul un nombre limité de copies est distribué par zone géographique. Dans le lexique de distributeur, on dit « servir » une salle avec un film. Comme au restaurant. À table.

Pas de quartier entre les cinémas parisiens

Aux environs de la feu Pagode, deux territoires rivaux s’opposent dans une lutte fratricide. D’un côté, le quartier de Montparnasse, de l’autre, le fief voisin des Germanopratins – aka Saint Germain des Prés. Quand un film inonde copieusement les deux zones, la concurrence est d’autant plus aiguë.

majesticbastille

cinema_bastille

À Bastille aussi, les devantures de cinémas blottis entre les bistrots se disputent les faveurs du passant.

En octobre dernier sortait The Square, satire acide et désopilante du milieu de la culture et de l’art contemporain. La Palme d’Or franco-suédoise était à l’affiche de pas moins de 6 cinémas dans ce seul périmètre de 3 km². Mauvaise programmation ? Plutôt adéquation thématique du film avec la sociologie des habitants. Désignés pour rire de la préciosité de l’élite urbaine dépeinte dans le film, ils ont droit au traitement du chef : le film servi « en profondeur ». Le même phénomène s’observait en janvier pour la Douleur : quel autre public que celui du Quartier Latin pour l’adaptation des cahiers de guerre de Duras ? Peu de place pour le hasard.

Certains cinémas se chargent d’exploiter le film en « sortie nationale », semaine du baptême du feu. Les spectateurs qui lisent la presse auront vu la mayonnaise monter, leur curiosité aiguillée par la critique, ils iront donc acheter un billet immédiatement. D’autres spectateurs, moins affolés, attendront patiemment que le film arrive en bas de chez eux, et qu’importe s’il faut attendre des semaines. C’est le cas du public de Passy, ancien village de bûcherons dont on dit que des habitants ont conservé leurs habitudes de bourgades. Hors de question de se déplacer jusqu’au multiplexe, ou de « monter » aux Parnassiens : si la montagne ne vient pas à Mahomet, Mahomet n’ira pas à la montagne. La chorégraphie ultra rôdée des salles consiste à se passer les films comme un témoin de relais, « en continuation » après que tel autre a arrêté de le programmer. On mise sur le public « fidèle » aux salles de proximité. Fidèle. Comme pour une histoire d’amour.

Un spectateur, une entrée

Chez les exploitants, on ne voit pas d’un très bon œil cette profusion récente des copies de film dans un même quartier. Dans les périmètres aux limites floues, comme le quartier Châtelet/Beaubourg, chacun voit midi à sa porte, et suspecte l’autre de diluer les entrées qui auraient dû lui revenir. Les « entrées », car la France refuse d’apprécier les succès des films en termes de box office. Plutôt que de parler recettes, on décompte pudiquement les spectateurs, effarouchés par l’inélégance des Américains dont la réussite se chiffre en dollars. Une entrée, c’est quelqu’un qui passe la porte. Bonjour. C’est pour voir un film.

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Les photos argentiques sont issues d’une étude des salles parisiennes réalisée en 2004 pour l’usage personnel de la profession du cinéma, gracieusement fournies par le CNC.

Portraits à l’aquarelle par Sandra Onana

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