Le Nant (Paris 18) – À la source de la rue du Ruisseau

Entre Montmartre et le périph’, à la découverte d’un lieu haut en couleur, riche en choses et en humains. Rencontre autour d’une Kro avec une gargote et son gargotier.

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Raymond, ses clients et… tout le reste.

Syllogomanie (n.f) : trouble qui se caractérise par l’accumulation excessive d’objets inutiles et, le plus souvent, sans aucune valeur marchande.

Un bistrot très… chouette

La première impression lorsque l’on pousse la porte du 58 rue du Ruisseau, est celle de pénétrer dans un débarras duquel aurait émergé un bar. On ne peut s’empêcher de remarquer les drôles d’alcôves octogonales oranges type formica au-dessus des tables et ses banquettes assorties. On hésite entre science fiction 70’s et roue de hamster. Si on ajoute à ça les gros luminaires circulaires en alu au dessus du comptoir, Le Nant éclipse à plat de couture toutes les adresses branchées design vintage de Paris. Bien loin de ces considérations de brocanteurs, quelques habitués plaisantent au comptoir – depuis déjà quelques verres sans aucun doute – et l’ambiance est rigolarde.

Après avoir pris place sur un tabouret et une plus fine observation des détails de ce capharnaüm, une seconde impression nous laisse tout aussi perplexe. Le calendrier indique l’année 2014, des ballons de baudruche moribonds surplombent le bar -sûrement un anniversaire il y a quelques mois-. Il semble il y avoir derrière le comptoir autant de bouteilles vides que pleines et un soin tout particulier a été apporté à la conservation de diverses capsules et bouchons de plastique.  Malgré la profusion, une question s’impose : pourquoi ces dizaines et dizaines de chouettes de différentes tailles, formes et styles partout dans l’établissement ?

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La chouette veille au milieu des innombrables bibelots que compte le Nant.

Raymond, le patron

« Quand ils ont appris que j’avais une chouette chez moi, les clients ont commencé à m’en ramener en figurines de leurs vacances ». La chouette en question – la vraie, en chair et en os – a malheureusement passé l’aile à gauche depuis de nombreuses années, suffisamment pour que s’accumule tous ces bibelots. Des dizaines ? Des centaines ? Raymond n’a jamais fait d’inventaire. C’est sans compter sur la multitudes d’autres breloques qui cernent les rapaces. Derrière son sourire facétieux, il ne livre aucune explication pour justifier l’étrange assortiment de ces objets en tout genre qui remplissent le moindre espace disponible. Entre les photos, les diverses figurines et autres colifichets il y a toujours un nouveau détail sur lequel poser son regard.

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À 70 ans, cela fait trente ans que Raymond tient Le Nant.

A 70 ans, cela fait trente ans que Raymond tient Le Nant. Avant ça il était rive gauche vers Tolbiac, près de là où ses parents avant lui étaient déjà bistrotiers. « Les jeunes, les étudiants restent un peu puis s’en vont voir ailleurs. Les habitués restent ». En trois décennies, il a vu passer des générations de clients, « certains repassent après dix ou quinze ans, un autre est revenu me voir après trente ans mais je l’avais oublié ». Qu’on ne lui parle pas de retraite, il est ici chez lui, il aime son métier. Plus qu’un patron, Raymond est un chef d’orchestre. Tout en timidité et en modestie, dans son décor unique, ses yeux rieurs étincelant sous son béret posent un regard bienveillant sur ses clients qu’il ressert immanquablement.

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Raymond, le patron du Nant, raconte ses souvenirs.

Du feu et du cinéma

Fier de ses trente années rue du Ruisseau, les anecdotes de Raymond et du Nant sont croustillantes… voir incendiaires. Nous sommes un 14 juillet et l’histoire part d’une idée banale en ce jour de fête nationale : « je voulais faire un petit feu d’artifice à partir d’un pot de fleur ». Malgré la simplicité du dispositif le résultat est digne du Champ de Mars : la première fusée illumine le carrefour, tout comme la deuxième, puis une troisième. Et c’est le drame. Avec sa main, il mime la trajectoire du dernier projectile « qui vire pour rentrer par la fenêtre d’une chambre d’hôtel vide et atterrir sur le matelas ». Ca ne manque pas, de la fumée commence à s’échapper. On sent la panique dans la voix de Raymond qui revit les événements. « Un type se met alors à grimper par le mur jusqu’au deuxième étage et balance le matelas cramé dans la rue ». Ses yeux s’allument : « alors qu’il est en train de redescendre par où il est monté, les pompiers arrivent », il imite la stupéfaction des secouristes observant le grimpeur devant le matelas fumant sur la chaussée : « c’est qui ce gars ? ». Dans un ricanement il conclut : « J’ai jamais recommencé de feu d’artifice ».

Forcément on lui en demande une autre mais rien ne lui vient à l’esprit. Vite, il revient vers nous, son petit rire dessiné sur les lèvres. Raymond nous raconte le jour où le bar, investi par quelques jeunes, s’est transformé en décor de cinéma. Ces derniers « participaient à un concours pour faire un film en 48h et ils voulaient filmer dans mon bar » nous annonce-t-il tout naturellement. La prestation du Nant se limite apparemment à « un plan des chouettes sur la rampe au-dessus du bar » au début du film. En grand critique il juge facétieux les cinéastes en herbe : « C’était un film d’horreur mais on a plus rigolé qu’eut peur. »

Figé dans le temps mais vivant dans l’instant on a envie de rester au Nant pour écouter les histoires de Raymond et imaginer celles qui se cachent derrière la moindre des babioles exposée sous nos yeux. Vous l’aurez compris, quand on va au Nant, on va d’abord chez Raymond. Mais on s’y sent comme chez soi.


Écrit par Antoine Bruneton 

Photos : Fiona Forte

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