Portrait | Alfa, condamné à l’errance

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Rencontre avec un homme « sans travail, sans mouvement, sans rien ». 

Arrêt Magenta. Le monde, la foule, un samedi après-midi. C’est bientôt Noël, et en approchant de la gare du Nord, on aperçoit progressivement les décorations, les illuminations. Des lignes de gens qui marchent dans tous les sens. Des agents RATP-sureté qui guettent. Et Alfa, qui piétine dans les allées souterraines.

« J’viens pas ici très souvent, juste de temps en temps. Rencontrer des amis, bavarder ». Alfa est en Europe depuis un peu plus d’un an. Avant la France, il est passé par la Belgique, la Hollande aussi. « Mon arrivée ici, disons que j’ai oublié la date exacte ». Il ne travaille pas. Ou plutôt, il n’en a pas le droit. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Pour le moment, il a un peu laissé tomber. Sa famille vit de l’agriculture en Guinée, et lui envoie un peu d’argent. C’était plutôt l’inverse qu’il avait espéré, mais bon.

Il avance les mains dans les poches, sans sac, ni manteau. « Je suis diplômé en sciences mat’ tu sais ». Son téléphone sonne. Il parle en peul, très vite, très bas. « En général, je reste par là jusqu’à 22h ». « Je n’ai rien d’autre à faire ». Il rencontre des gens, il discute, de tout, de rien. Un peu plus tôt, il avait un rendez-vous, mais « pas avec un ami intime ; on s’est connu juste comme ça ». Son téléphone sonne à nouveau. Pour quelqu’un qui ne travaille pas, qui ne « fait rien », il semble être souvent sollicité. Un vrai ministre.

Pourtant, il reste quand même là, à trainer. Il aime bien regarder les gens passer, monter, descendre, parfois repasser.  « Ça m’évite de me stresser. Habituellement, je suis un homme qui n’a pas de peur, pas de rancœur, mais là, je suis sans travail, sans mouvement, sans rien ».

Il serait prêt à faire tout et n’importe quoi. Sauf exceptions bien sûr. Vendre de l’alcool, ça non. Se prostituer peut-être pas non plus. Mais tout le reste lui conviendrait. Quand il reste seul, il observe, mais face aux autres, il a le regard fuyant. L’avenir ? Il n’en sait trop rien. Peut-être que demain il sera encore là, peut-être pas. Des souvenirs ? En France, il n’en a pas particulièrement. « Un peu plus tard, dès ce soir, je pourrai raconter aux autres qu’une jeune femme blanche est venue, qu’elle avait un carnet et un stylo, et qu’elle m’a posé des questions. Ça, ça devrait les intéresser ».


Écrit par Olga Benne 

Illustration par Afroboyiv

Article extrait de la série de portraits sur le RER E

Le 6 décembre 2017, onze jeunes auteur.e.s sont partis à la rencontre de parfaits inconnus sur les quais et dans les rames du RER E. De ces rencontres, ils ont choisi de mettre en lumière une ou deux personnalités. Voici donc la première série d’articles du programme « Le Bruit de ma Ville » : des portraits d’usagers de la ligne nord du RER E.

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