Manifestation en mémoire de trois kurdes tuées à Paris : l’espoir de la justice

Couv kurdes

Un grand rassemblement commémorant l’assassinat de trois militantes kurdes à Paris en 2013 s’organisait le 6 janvier 2018. Des bus avaient amené des exilés kurdes de toute l’Europe sur la place de la République. Les sourires des trois femmes tuées le 9 janvier 2013 jalonnaient l’espace.

Vérité et Justice

Pour les kurdes présents place de la République, il est certain qu’il s’agissait d’assassinats politiques, et que la France comme la Turquie ont eu leur part de responsabilité, à travers un laisser-faire et l’implication supposée des renseignements turcs (MIT). En d’autres termes, la France devrait se poser plus fermement sur la résolution de cette affaire, dont l’unique suspect est mort un mois avant le début de son procès. Vérité, et justice. Le visage d’ « Apo » Abdullah Öcalan, chef et fondateur du PKK, était présent partout sur les drapeaux, mais Vérité et Justice étaient les deux mots les plus portés, par les enfants particulièrement. Ils jouaient, riaient, tombaient, les agitant partout, autour des visages plus graves de leurs parents.

 

On sentait le caractère exceptionnel du moment au nombre de téléphones levés, prêts à partager peut-être – à se souvenir surtout. Chacun de ces événements trouveront leur place dans la mémoire d’un peuple en dé-coïncidence d’avec lui-même, divorcé de son histoire par la politique des États légitimes et séparé de son temps par le manque de poids et d’alliés. Pourtant, agrégé sans frontières, un peuple désuni par l’absence de capitale et d’institutions se transforme en population mondiale, capable de s’organiser en un seul dard le temps d’une rencontre.

Nettoyage

En 1984, la rébellion kurde du PKK débute en Turquie. Depuis les années 1990, on a pu s’accoutumer aux incursions de l’armée turque dans le nord de l’Irak, et la guerre, en 1996, ne fut plus très loin d’Ankara quand la rébellion provoqua des affrontements en direction de la mer Noire. En 1999, Abdullah Öcalan, dit « Apo », chef du PKK, fut arrêté par la Turquie et appela au cessez-le-feu. En réalité, la guerre ne cessa jamais et les consciences kurdes sont éveillées depuis.

Invariablement, depuis 1984, malgré quelques épisodes de paix, les gouvernements turcs ont traité la « question nationale » relative aux kurdes par la force armée, comme relevant du terrorisme. La sémiologie importe beaucoup, et Erdogan a annoncé encore très récemment qu’il poursuivrait son « nettoyage » au nord de la Syrie, notamment à Manbij. Une section kurde, le YPG, soutenue par les Etats-Unis dans la lutte contre Daech, y est présente, et Erdogan voit d’un mauvais œil leur position à la frontière. Nettoyage.

femme kurde

Une manifestation au sujet grave ne tue pas les sourires d’une communauté réunie © Douglas Benchetrit

Le réflexe des exilés

C’est ainsi que les drapeaux, soulevés avec fierté par les bras des enfants naïfs encore mais vigilants, trahissent l’éducation fugitive qu’ils entretiennent avec le saisir de leur destin ; leur vie déjà s’accapare la quête de l’absolu par lequel les choses pourraient durer. Et l’absolu, pour les kurdes, c’est un État. Le réflexe des exilés n’est jamais d’oublier l’origine, et agrégée ainsi dans la mémoire, l’origine commune ne se défait plus du destin commun. Il est temps sans cesse et dans une interminable tension de rendre l’histoire féconde grâce aux occasions saisies.

Floqués partout, pourtant, les mots Vérité et Justice volent dans les airs comme ils volent au secours de l’identité meurtrie : évanescents et fuyants, ils appellent mais ne touchent jamais. Comment se dire que ce rassemblement fut autre chose qu’une manière pour les kurdes de se rappeler à eux-mêmes ? On n’a pas l’impression, à la lecture des articles de médias français couvrant le sujet, que le message ait été entendu. D’un côté, la France ne fait pas assez dans la limitation des offensives turques contre les kurdes au Nord de la Syrie ; de l’autre elle ne permet pas la résolution de l’affaire du triple assassinat. Alors en France, où ils jouissent d’un terrain d’expression qui leur est refusé chez eux, on ne les écoute pas plus. C’est toujours la même question : que doit faire un sujet pour devenir digne d’être débattu ? Et investir l’espace public, est-ce assez ?

 

La Place de la République était fermée pour l’occasion, les oreilles de la France aussi.

Si l’espoir de la justice sur ce cas a servi de prétexte à l’espoir d’un avenir national, c’est que les combats se mènent un par un. Et si cet épisode de deuil prolongé par l’irrésolution de la justice (à prouver l’implication de l’État turc, ou à le condamner) s’est conclu par le chant, la musique, la danse, c’est que chaque combat est une nouvelle preuve d’existence… et que sans doute, l’existence se fête.


Texte et photos : Douglas Benchetrit 

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