L’alt-right et la fachosphère (ré)investissent l’espace public

charlottesville
Alejandro Alvarez/News2Share
Le 12 Août 2017 à Charlottesville, une contre-manifestante antiraciste a été tuée par un militant de l’Alternative Right (alt-right), une mouvance d’extrême droite. Ce drame, perçu comme lointain, a été largement commenté et a suscité une vive indignation en France, oubliant peut-être le fait que dans notre pays aussi, la fachosphère (ré)investit l’espace public.

Internet a joué un rôle clé dans  le renouveau de l’extrême droite dans l’espace public. Certaines stratégies politiques également. La montée en force initiale est certes venue/partie de ces militants qui ont  trouvé sur le web un espace d’expression pour diffuser leurs thèses et coordonner leurs actions. Mais ils ont rapidement trouvé une oreille et un relai dans, certaines stratégies politiques qui, en légitimant les idées d’extrême droite, ont renforcé le sentiment d’impunité des militants d’extrême droite au point qu’ils se sentent suffisamment  légitimes pour investir la rue.

L’alt-right sort de l’internet

Cette communauté hétéroclite peut être divisée en deux catégories : les militants qui se concentrent principalement sur les questions de race (suprémacistes blancs, nostalgiques du sud confédéré, membres du Ku Klux Klan) et les militants qui se concentrent principalement sur les théories du complot en tous genres (nourris par des médias comme “Infowars” d’Alex Jones ou une multitude de sites alarmistes). En commun, ils partagent la conviction que la culture occidentale blanche est menacée par l’augmentation des populations non-blanches. Pour les militants de l’alt-right, la bonne santé d’une société dépend de sa pureté raciale, ethnique et culturelle. Les membres de l’alt-right se sont notamment illustrés en propageant des hoax [1] et des fake news [2] sur Internet – sous l’emblème de Pepe the Frogdepuis les forums Reddit, 4chan ou 8chan. Internet a permis aux militants d’extrême droite habituellement marginalisés de gagner en confiance et surtout de se fédérer.

 carte alt-right

Carte des communautés alt-right par le blog neoréactionnaire Habitable Worlds, 2013

Dans le documentaire de Vice sur la manifestation de Charlottesville, un militant qui accompagne Robert Ray, un des leaders de l’alt-right, annonce : « Désormais nous allons sortir de l’internet avec force ».  Il confirme que  l’alt-right s’est d’abord organisée sur Internet, pour s’imposer sur la place publique : « les gens ont compris qu’ils font parti d’un ensemble plus grand car nous avons répandu nous mêmes [1]. Nous nous sommes organisés sur Internet maintenant nous apparaissons au grand jour ».  

D’ailleurs, la victoire  de  Donald Trump, puis la nomination de Steve Banon, figure de proue de Breitbart News au poste de premier conseiller, ont galvanisé l’alt-right. Si bien que désormais, en plus de sa présence sur Internet, la pensée de ces militants hyperactifs s’inscrit dans une véritable stratégie d’occupation de la rue.

La détermination de l’alt-right est d’autant plus forte que le président américain en exercice s’est refusé à condamner ses débordements. En renvoyant dos-à-dos militants d’extrême droite et manifestants antiracistes, Donald Trump a envoyé un signal fort envers ce mouvement – au point d’effrayer les commentateurs politiques et une Amérique libérale qui voulait encore croire que la manifestation de Charlottesville n’était qu’un horrible débordement, une manifestation de quelques centaines de radicaux : « Je pense qu’il y a des torts des deux côtés » a déclaré le président américain. Une rhétorique qui n’est pas sans rappeler la stratégie de Nicolas Sarkozy en 2011 qui comparait dans des termes similaires l’extrême droite et la gauche (PS).

De « Pepe The Frog » à « Pepe Le Pen » : un meme devenu emblème de la fachosphère en France

Avec  la fachosphère, la France n’est pas épargnée

En France aussi, indépendamment du rôle d’internet, certains politiques ont participé à normaliser les idées d’extrême droite. Au point que ces militants, autrefois discrets, sont aujourd’hui assez en confiance pour apparaître au grand jour sur la place publique.

Ce fut le cas en 2011, avec la stratégie du « ni-ni » (ni vote pour le Front national ni vote pour la gauche) mise en place par l’UMP. Cette stratégie qui consistait à renvoyer dos-à-dos : Front National (FN), PS et UMP a eu deux conséquences. Elle a marginalisé les modérés du parti au profit de « la droite dure », conduisant à la quasi-scission et aux tensions toujours vives aujourd’hui. Mais surtout, la mise en minorité des progressistes du parti marque la rupture du « front républicain » [3]. De fait, l’année 2013 entérine la normalisation du FN jusque-là marginalisée. Deux ans après la rupture du « front républicain » [3],   35% des Français se déclarent  « plutôt » ou « un peu » racistes. En 2015, c’est 42% des électeurs de Nicolas Sarkozy se disent prêts à voter Front national à une élection locale quand 63% des Français l’excluent. Par ailleurs, la gauche n’est pas épargnée, puisque le 16 novembre 2015, François Hollande proposait une mesure réclamée par le FN : la déchéance de nationalité [4]. Depuis cette normalisation, l’extrême droite française, rassemblée sur internet sous le terme fachosphère, s’organise pour être plus présente dans l’espace public.

Nébuleuse hétéroclite regroupant notamment des militants FN, des identitaires et des catholiques traditionalistes, la fachosphère s’appuie – comme l’alt-right – sur une communauté très active sur les réseaux sociaux.  À la manière de l’alt-right américaine, elle s’est à plusieurs reprises illustrée en propageant des fakes news et des hoax en faveur de Marine Le Pen. Parmi celles-ci on trouve de prétendues scènes de liesses dans les banlieues françaises à la suite des attentats de janvier 2015.  Discrets en France depuis les années 1990, les militants de la  fachosphère ont su se saisir de l’espace « de liberté » sans pareil offert par internet pour avoir un impact dans la rue.

Carte des réseaux d’extrême droite réalisée par La Horde et REFLEXes (automne 2015)

Ainsi en 2014, le Bloc identitaire et Action française  figuraient  des  cortèges de la Manif pour Tous. Aux premiers rangs de ces de ces manifestations figuraient  le Réseau identités un mouvement d’extrême droite dirigé par  Richard Roudier – un ancien du GUD  – qui s’est illustré par le saccage du rayon halal d’un supermarché à Montpellier. Plus récemment  Génération identitaire, alliée à d’autres groupes identitaires de toute l’Europe, à levé 64 000 euros pour saboter les opérations de sauvetage de migrants en mer Méditerranée. À la tombée de la nuit, le 12 mai 2017, une poignée de militants xénophobes a tenté d’empêcher la sortie en mer du navire de sauvetage de SOS Méditerranée et de Médecins Sans Frontières, qui depuis 2 ans partent en mer presque tous les jours pour porter secours aux migrants voyageant dans des embarcations précaires à destination de l’Europe. En 2014, le leader du mouvement Génération Identitaire Aurélien Verhassel  – convaincu de la préparation d’un « génocide de substitution » dans la France « assiégée » – avait déjà organisé des tournées de sécurisation du métro contre les « racailles » ainsi que des maraudes nationalistes destinées uniquement à des  SDF blancs. Les militants d’extrême droite ont adopté les méthodes percutantes et les formes d’action militante qui ont fait le succès de l’extrême gauche. Ainsi, la marque « babtou solide » est devenue, après un succès viral, l’étendard porté par les identitaires en signe de reconnaissance mutuelle.

La France et les Etats-Unis  évoluent dans des contextes différents. Toutefois elles connaissent un regain de la présence de l’extrême droite sur la place publique. Autrefois marginalisés les mouvements d’extrême organisés sur internet, convaincus de leur influence et de la légitimité acquise grâce à certains politiques, souhaitent être plus visibles.

 


[1] Hoax est un mot anglais qui désigne un canular créé notamment à des fins malveillantes. (Source : Wikipédia)

[2] Les fakes news sont des informations délibérément fausses. Elles participent à des tentatives de désinformation, que ce soit via les médias traditionnels ou via les médias sociaux, avec l’intention d’induire en erreur dans le but d’obtenir un avantage financier ou politique. (Source : Wikipédia)

[3] Un mème Internet est un élément ou un phénomène repris et décliné en masse sur Internet. C’est un anglicisme venant d’Internet même ». Il se prononce “meem” en anglais et « meme » en français. (source : Wikipédia)

[4] « Front Républicain » désigne le rassemblement, lors d’une élection, de partis politiques de droite et de gauche contre le Front national (FN). (Source : Wikipédia)

[5] Le 16 novembre 2015, suite aux attentats du 13 novembre 2015, le président de la République François Hollande annonce au Parlement réuni en Congrès vouloir étendre la déchéance de la nationalité française aux binationaux nés français, sanction déjà prévue par l’article 25 du code civil pour les binationaux naturalisés français. (Source : Wikipédia)

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